Antoni Munné-Jordà

Un après-midi...
Deinventor_2_medium
Deinventor 2 © Lina Theodorou
Traduit du catalan par Mariam Chaïb Babou

Un après-midi, à Venise, dans un bar de Sant’Elena, Alessandro Scarsella, le spécialiste de la littérature fantastique européenne, me présenta Renato Pestriniero, l’un des écrivains italiens de science-fiction les plus actifs et prestigieux, devenu populaire grâce à son conte « Una notte di 21 ore » (Une nuit de 21 heures). Mario Bava en tira le film Terrore nello spazio (Terreur dans l’espace). Je vois que nous avons fait connaissance en février 1991, parce que c’est la date de la dédicace que Pestriniero - il ne mentionne pas le jour - écrivit sur l’exemplaire de son Le torri dell’eden (Les tours de l’éden) qu’il m’offrit.

L’une des raisons de la rencontre était que nous essayions de préparer deux anthologies de contes fantastiques d’auteurs du monde entier, l’une centrée à Venise et l’autre à Barcelone et, si cela fonctionnait, on les publierait en catalan et en italien. 1992 approchait, Barcelone devait se retrouver à la une de l’actualité, quant à Venise, elle n’a pas besoin d’événements extraordinaires pour attirer l’intérêt : tout le monde a écrit sur Venise. À l’époque, je chapeautais la collection « 2001 » et je pensais que nous pourrions y publier la version catalane des livres. Je ne savais pas que, précisément au mois d’avril suivant, la collection se terminerait avec le volume 26. Seule l’anthologie vénitienne, Cronache dell'arcipelago (Chroniques de l’archipel) parut, avec une présentation du rescapé de l’âge d’or de la science-fiction nord-américaine Alfred E. Van Vogt. Nous y avons inclus le conte de Josep Palau i Fabre « Vacances a Venècia » (Vacances à Venise), dans la « traduzione dal catalano di Rosa Bertran » (dans la traduction catalane de Rosa Bertran). Rosa Bertran qui, d’autre part, avait fait connaître à l’époque un roman fantastique de Renato Pestriniero à Alfred Sargatal, que ce dernier publia dans la collection « L'Area » dans une traduction de Carme Arenas : Un niu més enllà de l'ombra (Un nid au-delà de l’ombre).

Quelques jours après avoir fait sa connaissance, j’ai rencontré à nouveau Renato Pestriniero sur le pittoresque marché hebdomadaire du Lido, l'île vénitienne où il vit. Il était accompagné d’un autre personnage qu’il me présenta comme médecin de l’hôpital de San Zanipolo et, ajouta-t-il : « un vero e proprio personaggio di fantascienza » (un véritable personnage de science-fiction), le dottore Vico de Lagarda. Selon Pestriniero, de Lagarda vivait entre deux époques, aujourd’hui et le XVllle siècle, c’était la personne qui savait le plus de choses sur la ville de Venise de ce temps-là et il était précisément en train d’écrire un livre sur le siècle de Tiepolo, dans la ligne de La vita quotidiana a Venezia nel secolo di Tiziano (La vie quotidienne à Venise au siècle du Titien), qu’Alvise Zorzi avait publié l’année précédente et qui était encore l’une des sensations littéraires locales. Le docteur de Lagarda m’invita à visiter son palazzo sur l’île de la Giudecca. Il m’expliqua qu’à l’époque la maison avait été un casino où les Vénitiens allaient jouer clandestinement et que, sous le badigeonnage postérieur, il avait retrouvé les plafonds peints, et il soutenait qu’ils étaient de Giambattista Tiepolo.
Je m’y suis rendu le soir même. Il vint m’attendre à l’arrêt du vaporetto et nous nous rendîmes chez lui par une rue qui coupait le quai (fondamenta). De l’extérieur, le bâtiment ressemblait à ceux de la rue, plutôt petit, d’un blanc que le temps avait rendu gris, discret dans l’obscurité, mais quand on ouvrait la porte et allumait la lumière, l’endroit devenait éblouissant, avec l’éclat aveuglant des verres de Murano, des métaux brillants, des bois au vernis resplendissant et le sol en marbre blanc poli. J’ai tout de suite compris pourquoi le sol brillait tant. En entrant dans la maison, le docteur Vico de Lagarda se déchaussa, enfila des pantoufles qui étaient posées sur des chiffons en peau de chamois et m’invita à passer. Intimidé, je demandai si je pouvais garder mes chaussures, il me répondit qu’il n’y voyait aucun inconvénient, mais lorsque je traversai le vestibule, orné comme un musée et sans un brin de poussière, il me suivit en traînant les pieds sur ses patins, nettoyant mes empreintes, effaçant toute trace qui aurait pu subsister de mon passage dans la maison.
Dans la spacieuse cuisine où nous nous assîmes, l’ornement de carreaux baroques et de pièces de cuivre rouge, les châssis de bois, les comptoirs de marbre et les robinets de laiton, tout était d’un éclat aveuglant. Il m’offrit une infusion que nous bûmes dans de petites tasses de porcelaine immaculées qu’il lava, essuya et remit en place dès que nous eûmes fini. Personne qui entrerait dans la maison après moi n’aurait pu soupçonner que le docteur avait reçu ma visite. Nous parlions de l’étrange concept du temps que l’on vit à Venise, en commençant par le temps personnel que la ville offre à chacun. Les Vénitiens ne prennent le vaporetto que lorsque cela s’avère indispensable, pour traverser le canal de la Giudecca, par exemple, ou pour aller au Lido, sinon, tous les trajets se font à pied, sans que voitures ou feux de signalisation ne perturbent leurs pas, de manière que chacun sait exactement quel est le temps qu’il lui faut pour aller d’un endroit à l’autre. Dans la ville, devant un même bâtiment, en observant l’entrée et quelques reliefs du rez-de-chaussée, il est possible de vivre à l’époque byzantine, de se laisser transporter jusqu’à l’époque gothique en regardant les balcons du premier étage ou d’entrer dans la Renaissance avec les crépis et les arcs de l’étage supérieur. « Et vivre en plein baroque à l’intérieur », me fit observer le docteur, tout en m’invitant à regarder le grand plafond qu’il assurait être de Tiepolo, au-dessus de la cage d’escalier, et qu’il avait récupéré alors qu’il était resté caché pendant plus de deux siècles et demi.

Tandis que nous montions le large escalier carré (Vico de Lagarda ne traînait pas ses patins sur les escaliers, mais j’observai qu’il ne touchait absolument pas la rampe et je ne le fis pas moi non plus), il me montrait le plafond, réellement éblouissant ; il m’aurait été impossible de décider s’il était plat ou en forme de coupole, avec la sensationnelle pâtisserie de figures nues, de chevaux ailés vus par en dessous, d’angelots souffleurs qui sortaient du cadre et se couchaient sur la bordure, dont je ne saurais dire si elle était peinte ou en relief, de lances, de nuages, d’oiseaux et de ciel.
Comme il me semble qu’il remarqua que tout ce montage ne m’émouvait pas, il me dit qu’il me montrerait quelque chose qui m’intéresserait. Nous entrâmes dans une pièce située au haut de l’escalier. Il m’expliqua qu’il s’agissait de la pièce dans laquelle les nobles vénitiens du XVIIIe siècle se réunissaient pour jouer en cachette. La peinture du plafond était accablante : une véritable bacchanale orgiaque, des quintaux et des quintaux de chair rose dans toutes les positions et les combinaisons possibles qui débordaient de l’ovale central. Les murs étaient tapissés et tout autour il y avait des sofas couverts de soie et de velours d’une violente couleur sang. Mais ce qui attirait le plus l’attention à cause de son aspect criard, c’était un appareil de rayons X, les glissières verticales et l’écran, au milieu du mur opposé à la porte. C’était un appareil ancien, qui datait peut-être de l’époque de Wilhelm Röntgen, mais qui n’était évidemment pas baroque. Le docteur de Lagarda m’expliqua qu’il l’avait récupéré à l’hôpital de San Zanipolo, alors que ce dernier s’en défaisait à l’occasion d’un renouvellement du matériel. Il l’avait utilisé pour détecter des peintures murales sous la cape de crépi et il me montra qu’il était installé devant un miroir. Il ne me laissa pas m’en approcher, mais on voyait bien que le miroir, piqué et sombre, placé dans un lourd cadre doré, faisait partie de la décoration originale de la pièce.

Vico de Lagarda m’invita à m’asseoir sur le sofa à côté de la porte, face à l’écran de rayons X, il éteignit les lumières, alluma l’écran et commença une sorte de séance de lanterne magique : une série d’images d’époque incohérentes qui, à un certain moment, me firent penser au Casanova de Fellini, entrecoupées de quelques coups de poignard dignes de Grand Guignol. Je ne savais pas quelle était son intention et, comme le film ne me captivait pas beaucoup non plus, je lui fis observer, aussi discrètement que possible, que je ne voulais pas rater le dernier vaporetto qui me permettrait de traverser le canal. Il interrompit la projection et ralluma les lumières.

Visiblement troublé, il s’écarta de l’écran et du miroir, comme s’il s’en méfiait. Je regrettais de l’avoir offensé sans le vouloir, je voulus m’excuser, mais il ne m’en laissa pas l’occasion. Il ouvrit la porte de la salle, m’invita à sortir, nous descendîmes l’escalier sans dire un mot, en bas, il chaussa à nouveau ses patins et me suivit à travers le vestibule jusqu’à la porte. Avant d’ouvrir, il me fit face en s’intercalant entre la porte et moi et débita un discours inquiétant. Il me dit que le miroir était l’un des appareils optiques parmi les plus primitifs, que c’était une machine qui agissait avec les images comme une caméra qui filmerait et un écran de reproduction : ce qu’il capte, il le projette, simultanément. Et il répéta « simultanément » sur un ton interrogatif. Il dit aussi qu’Einstein avait démontré que la lumière était déviée par la présence d’un corps et que, par conséquent, la gravité agissait sur les photons, et il ajouta que cela démontrait le poids des photons, les minuscules particules de lumière qui, au repos, manquent de masse et peuvent donc être accumulées à l’infini dans le réceptacle qui les a captées. Il assura que lui, par le biais des rayons X, était parvenu à accéder à l’information visuelle accumulée dans le miroir qui était resté couvert pendant plus de deux cents ans, à accéder aux images qu’il avait gardées de tous ceux qui étaient passés devant. Il affirma qu’il avait couru un grand risque en me les montrant car en activant le potentiel reproducteur du miroir, il lui faisait émettre une masse incalculable de photons accumulés pendant des siècles, or le miroir était un appareil à la fois émetteur et capteur et il fallait donc le réalimenter afin d’équilibrer le poids atomique des photons projetés : n’importe quel corps visible placé à la portée du miroir, lorsque ce dernier émettait, courait le risque d’être totalement absorbé afin de compenser l’incalculable quantité d’énergie libérée. Je regardai ses yeux d’halluciné, ainsi que ses pieds, sur les patins avec lesquels il effaçait la marque de ma présence dans la maison. Et je fus saisi d’une peur irrationnelle qui m’empêcha d’emprunter un quelconque masque de courtoisie.
C’est moi qui allongeai la main vers la poignée de la porte, en poussant presque le dottore et en invoquant confusément le vaporetto.
Je partis en courant vers la fondamenta, en me demandant si je fuyais la maison d’un fou dangereux ou d’un charlatan qui avait voulu me duper avec sa séance de cinéma NIC pseudo-pornographique et son bavardage pseudo-scientifique.
Lorsque, quelques mois plus tard, alors que mon séjour à Venise tirait à sa fin, j’achetai un miroir de Murano chez un antiquaire du campo di San Moisé qui me garantit qu’il datait du XVIIIe siècle, je n’oserais pas affirmer que mon passage chez le dottore Vico de Lagarda n’était pas présent à mon esprit. Il devait si bien y être que consciemment ou inconsciemment j’emballai le miroir dans une sciarpa au point de Burano, que j’avais achetée chez un fripier de Santo Stefano dans l’intention de l’offrir à une amie, et je ne le déballai plus.
Quatre ans s’étaient écoulés depuis mon séjour à Venise et je dois répéter que je ne sais pas si cela était conscient ou inconscient, mais le miroir était toujours emballé dans ce tissu vénitien au fond d’une armoire. C’est alors que je commençai à lire des informations sur le Laboratoire de lumière de synchrotrons que l’on se proposait de construire à Cerdanyola del Vallès. Que l’on parle d’un laboratoire de lumière attira mon attention. Je découpai dans une revue un article qui expliquait (je rapporte textuellement et constate que la revue s’appelle El Temps et que l’article est signé Txell Llorens) : « La lumière de synchrotron est une radiation électromagnétique qui permet d’étudier les propriétés de la matière. C’est une radiation émise par des électrons qui tournent dans un champ magnétique et qui, chaque fois qu’ils changent de direction – ce qui se passe continuellement –, émettent de la lumière. Cette radiation est d’une intensité deux mille fois supérieure aux rayons X. » Il expliquait comment le Groupe de recherche sur le Patrimoine de l’Université de Barcelone, en utilisant le synchrotron du laboratoire de Cheshire, au Royaume-Uni, avait analysé des pièces de céramique et des peintures médiévales et avait découvert des détails de la confection inconnus jusqu’alors.

Je trouve à présent évident que le miroir vénitien continue à exercer consciemment ou inconsciemment son influence sur moi. Je contactai une ancienne connaissance datant de mon époque d’étudiant d’Histoire de l’art à l’Université de Barcelone. Jusqu’à ce que tous les détails ne soient résolus, il me semble plus prudent de ne pas mentionner de nom. La personne que je connaissais ne faisait pas partie du Groupe de recherche sur le Patrimoine, mais pouvait y avoir accès. Je lui expliquai la théorie du dottore de Lagarda : comment le miroir pouvait avoir emmagasiné la lumière des images accumulées et comment, avec les appareils adéquats, dans ce cas précis, une espèce de rayons X, on pouvait lui demander de les projeter à nouveau ; le danger que cela représentait pour n’importe quel corps visible qui se mettrait à sa portée et la possibilité que le miroir compense, par l’absorption, l’énergie libérée par les photons accumulés. La personne en question me dit que c’était une sottise du point de vue scientifique mais me demanda le miroir pour l’analyser. Il semble qu’à Murano, au XVIIIe siècle, on utilisait un système de lune étamée avec un alliage peut-être de mercure qui n’est pas encore très connu et le synchrotron a été un instrument idéal pour l’étude des matériaux. Je lui ai laissé le miroir, il m’a dit qu’il me téléphonerait lorsqu’il l’aurait analysé et je n’en ai plus entendu parler. Jamais plus personne n'en a rien su. Personne ne l’a revu.
Lors de l’un de mes discrets coups de téléphone à un autre membre du groupe de l’université, il m’a dit qu’effectivement il y avait au laboratoire un miroir baroque et il m’a proposé me le rendre si je prouvais que j’en étais le propriétaire. Je n’ai pas osé essayer de le récupérer. Je ne veux pas le récupérer. Mais à présent, alors que pour en faire un volume avec une certaine affinité de genre, j’ai commencé à mettre au propre quelques récits écrits au fil des ans – certains inédits, d’autres n’ayant eu que très peu de lecteurs, mais tous réécrits actuellement, certains du début à la fin -, je pense que cette histoire des miroirs vénitiens qui conservent et montrent les merveilles et les horreurs qu’ils ont contemplées, ce que je n’ai pas encore compris, et que consciemment ou inconsciemment je me nie peut-être à comprendre, peut représenter une sorte de métaphore qui les justifie tous. C’est peut-être pour cette raison que je l’ai écrite.







© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL