Entretien avec Fflur Dafydd
Entretien avec Fflur Dafydd
On peut dire de nombreux romans dont l’action se situe dans le futur qu’ils décrivent une société se trouvant à une frontière, jouant avec l’autorité établie, repoussant les possibilités de la technologie – dans ce cas, dans le domaine de la littérature et de la culture (parmi d’autres thèmes). Quel a été votre sentiment par rapport à cela ? Aviez-vous vous-même l’impression d’être à une frontière ?
J’ai voulu situer l’action du roman dans un futur relativement
proche – suffisamment lointain pour ne subir aucune contrainte quant à la
réalité sociale ou politique, mais suffisamment proche pour être encore
plausible, pour donner l’impression d’être à l’intérieur des limites de la
réalité. Donc dans ce sens, le roman en
lui-même est sans aucun doute à une frontière – on peut, je l’espère,
s’identifier aux personnages, même s’ils vivent dans un monde différent du
nôtre, parce qu’ils ont toujours les mêmes caractéristiques, ils sont toujours humains et ont toujours des défauts,
sont irrespectueux de l’époque à laquelle ils vivent. Cela vaut également pour
les autres libertés fictionnelles que j’ai prises – les progrès technologiques
ne sont pas énormes, après tout – livre électronique, télévision en circuit
fermé, équipement électronique – tout cela est déjà présent dans notre vie de
tous les jours. C’est l’utilisation qu’on en fait, leur suprématie qui
diffèrent de notre réalité présente. Donc dans le roman, c’est peut-être la
société qui se trouve à une frontière, elle se focalise sur autre chose, son
comportement change, et pourtant les fondements de cette société sont restés
les mêmes. Le livre fait vraiment la satire du comportement d’une minorité – je
crois que la société de langue galloise restera toujours fondamentalement la même
– à la fois absurde, hilarante, nombriliste, tenace, bizarre et merveilleuse –
même avec tous les progrès scientifiques du monde. Peu importe que nous
avancions ou que nous reculions : nous n’échapperons jamais à qui nous
sommes. Mais l’idée de frontière est importante d’un point de vue créatif – parce
qu’elle autorise aussi les petites incongruités qui nous rappellent que ce
monde n’est pas complètement « réel »
- l’étrangeté des jumelles, le comportement du directeur de la bibliothèque et du
gardien, Dan, filant à toute allure sur la moquette rouge avec un
cuisinier trop gros et un aide de cuisine albinos, Eben parcourant à quatre
pattes les boyaux de la bibliothèque – toutes ces petites choses suggèrent un
monde essentiellement autre.
Y Llyfrgell a reçu beaucoup d’éloges parce qu’il réussit cet
équilibre entre récit dramatique, satire et comédie noire. Dans quelle mesure
le considérez-vous comme spéculatif ? Aviez-vous conscience, en l’écrivant,
de faire preuve d’une « attitude morale » ?
Je dois préciser que je n’ai en aucun cas essayé d’être visionnaire avec mon 2020 imaginaire. Ce que je voulais, c’était raconter une histoire avec des personnages intéressants, qui soulèverait des questions, et à aucun moment je n’ai voulu être morale. Je ne suis pas en train de dire « attention, l’ère du numérique va nous détruire », par exemple. Je regarde juste quels sont les développements possibles du futur et je vois ce qu’on peut en tirer – c’est un roman sur des gens, et leur façon de gérer les choses. Ce qui crée beaucoup de situations humoristiques. Je dirais que dans ce livre, je réagis à l’absurdité de notre culture. L’un des points de départ du roman a sans aucun doute été la médiocrité de la critique littéraire au Pays de Galles. Le personnage d’Eben a été conçu pour faire la satire de cette faiblesse – c’est le genre de critique qui s’en prend personnellement à l’auteur au lieu d’analyser son œuvre – et cela provoque (c’est du moins ce qu’il croit) le suicide de l’auteur. Il est clair qu’il y a beaucoup d’humour noir dans tout ça. Mais le plus étrange, c’est que c’est à ce personnage que je me suis le plus attachée, alors qu’il était censé être l’objet de la plus grande satire. Cela nous montre seulement qu’une « attitude morale », comme vous dites, peut certainement constituer le point de départ d’un roman, mais ne peut pas le porter ; on s’en rend compte en écrivant, il faut remplacer la colère par de l’humour. A la fin, on apprend qu’il y a une autre raison à la mort de l’auteur, et qu’Eben ne peut être tenu pour responsable. Je ne suis pas sûre d’avoir envisagé ça depuis le début, mais à mesure qu’Eben devenait plus réel pour moi, j’ai vu qu’il n’était peut-être pas le méchant que je croyais. Parfois, je me dis que le processus d’écriture peut aider à comprendre les choses auxquelles on s’attaque.
Vous avez dit que la tension entre ces événements dramatiques (imaginaires) et l’atmosphère de « sérénité » que dégage la bibliothèque était particulièrement intéressante pour l’écrivain que vous êtes car elle a stimulé votre imagination au moment où vous commenciez à avoir des idées pour le roman. Quelle importance revêt cette tension pour vous, artistiquement parlant ? Est-ce que cela caractérise votre manière de réfléchir sur la littérature et peut-être, d’une façon plus générale, sur la société dans son ensemble ?
Les textes littéraires les plus mémorables sont pour moi ceux qui mettent en lumière des lieux auxquels on n’avait guère prêté attention. Le but de la littérature, c’est de donner au lecteur une nouvelle vision des choses, de changer sa perspective. Je trouve bizarre que personne avant moi n’ait écrit de roman qui se déroule entièrement dans la bibliothèque nationale du Pays de Galles – c’est un véritable trésor pour la fiction. Sa taille imposante, sa moquette rouge, et la myriade de portes et de couloirs qui mènent on ne sait où – un décor qui appelle littéralement le roman noir ! Je savais qu’une histoire ayant pour décor une bibliothèque devait avoir du rythme, être intéressante, passionnante – qualités que le lecteur n’associe pas forcément à une bibliothèque – et c’est le défi que devrait relever tout écrivain : transformer le décor qu’il a choisi. J’ai ressenti la même chose avec l’île de Bardsey, où j’étais écrivain en résidence en 2002. Il n’existait quasiment aucune œuvre de fiction portant un regard contemporain sur l’île, que ce soit en gallois ou en anglais, alors j’ai décidé d’y remédier [en écrivant Atyniad et Twenty Thousand Saints]. Là encore, je voulais transformer le lieu par le moyen de la fiction. Je trouve ces deux endroits passionnants, et je suis contente d’avoir attiré l’attention de mes lecteurs sur eux.
Deux des personnages principaux, Ana et
Nan, les vraies jumelles, sont au début du roman parfaitement inoffensives aux
yeux de leurs collègues. Et pourtant, le roman tourne autour de leurs crimes.
Aviez-vous un sentiment d’indignation en écrivant ce roman ? Ou conscience
d’exploiter le thème du refoulement ?
Les jumelles sont les personnages les plus étranges du roman,
aucun doute là-dessus, et peut-être aussi les moins sympathiques. J’ai toujours
été fascinée par les jumeaux, j’ai toujours écrit sur les jumeaux – j’avais là
l’occasion unique de leur donner vie dans un contexte dramatique, et il me
semblait qu’elles ne dépareillaient pas dans l’histoire. Leurs noms sont des
palindromes, évidemment, donc elles nous donnent le sentiment qu’elles ne sont
pas vraiment réelles. Ce n’est pas un sentiment d’indignation qui m’a poussée à
les créer – simplement une tentative de contrebalancer certains stéréotypes
récents du roman noir – ; il semble en effet que le roman noir est un
genre largement dominé par les hommes, les méchants sont des hommes avec des
gros flingues, les méchantes des beautés fatales. Ana et Nan ne correspondaient
à aucun de ces clichés, c’étaient juste de bonnes vieilles bibliothécaires qui
brandissent soudain leurs flingues dans une bibliothèque. On ne s’attend pas du
tout à ça – et c’est un des
aspects de la modification du lieu par un personnage. Mais il est vrai que
parfois, un bibliothécaire peut vous regarder d’une certaine manière et vous
vous dites qu’il serait bien capable de faire quelque chose de complètement
fou...
Parlons un peu de Dan, le gardien. Il a
un job sans perspectives, est secrètement rebelle, conscient que son potentiel
n’est pas pleinement exploité. On dirait qu’il joue dans le roman un rôle de
provocateur pour une grande partie de la société moderne...
Dan correspond à un type de personnages dont on pourrait dire
qu’il apparaît, sous une forme ou une autre, dans tous mes romans. Cet homme un
peu vague, sans orientation, opprimé et pourtant étrangement séduisant, malgré
ses défauts. Il n’est censé représenter que lui-même. On l’a laissé seul pour
garder la bibliothèque – sa tâche se résume à ça, il se dit que le travail n’a rien de compliqué. Mais il
oublie la clé à l’intérieur. J’avais cette scène en tête dès le début – le
gardien bloqué à l’extérieur du bâtiment qu’il est censé garder, et qui n’a
aucune idée de la façon dont il pourrait
retourner à l’intérieur – et j’ai écrit le personnage de Dan à partir de
l’absurdité de cette scène.
Vous avez déclaré que ce roman allait « déranger
plus d’un lecteur ». Mais vous êtes-vous surprise à vous retenir pour ne
pas tomber dans le piège de la satire, ou à passer plus rapidement sur un
passage qui vous semblait risqué ?
On peut imaginer que certains lecteurs se sont précipités sur certains aspects
du roman – la description de la prééminence politique des femmes dans le roman
comme un portrait critique des avancées du « féminisme », par
exemple. Acceptez-vous
volontiers les conclusions tirées par vos lecteurs, ou est-ce plutôt une chose
à laquelle il faut se résigner ?
Toute forme de réaction montre que le livre a fait son
boulot ! En fait, il n’a pas fait la moitié du bruit que j’espérais. On a
accordé beaucoup d’attention à la manière dont j’ai dépeint les femmes dans ce
livre, et certains pensent que je critique le féminisme, mais absolument
personne n’a commenté mon portrait de tout un groupe d’hommes – le club
littéraire de garçons dont je fais la
satire - complotant entre eux pour essayer de remettre les femmes à leur place.
Il y a toujours un grand snobisme envers les femmes qui écrivent, au Pays de
Galles, surtout en gallois – cela reste un monde d’hommes et certains hommes,
d’un certain âge, n’apprécient pas que des femmes, et surtout des jeunes
femmes, arrivent avec leurs nouvelles idées et prennent le pouvoir ! En ce
sens, on pourrait voir tout le roman comme un roman de protestation, et le fait
qu’une jeune femme ait écrit ce genre de roman noir comme un acte politique en
soi. Le roman a été présenté au National Eisteddfod’s Prose Medal sous un
pseudonyme, les jurés l’ont donc lu comme le roman d’un homme d’un certain âge,
plutôt audacieux, qui adopte une position anti-féministe – exactement le type
de personnage dont je me moque dans le livre !
Aviez-vous d’autres livres en tête
pendant que vous écriviez, consciemment ou non (rétrospectivement), qui vous
auraient servi de modèles ou de pierres de touche ?
Comme vous pouvez l’imaginer, j’ai lu pas mal de livres qui se
passent dans des bibliothèques. La
bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel, Library Confidential, de Don Borchett, L’ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafon. Et je dois dire que Bel Canto, d’Ann Patchett, qui décrit le
siège d’une résidence avec beaucoup de tendresse et de beauté, a été une grande
influence. Mais quand j’ai commencé à envisager d’écrire ce roman, il y a bien
des années, je me souviens que je voulais essayer de recréer le genre
d’atmosphère étrange et absurde qu’on trouve dans le film Delicatessen. Ce film est tellement bizarre, et beau – souvent, je
sais quelle « atmosphère »
doit avoir le roman avant même de commencer à écrire. Je crois que je voulais
que l’atmosphère soit plus européenne, qu’il traite de thèmes gallois de
manière non-galloise.
Pensez-vous
reprendre certains aspects de ce roman dans vos travaux à venir ? Choisirez-vous
à nouveau le futur comme décor d’un roman ?
Je pense qu’écrire sur le futur est souvent un peu compliqué, et je suis vraiment soulagée que ça ait fonctionné dans ce roman ; je vais probablement mettre ça de côté pour le moment ! Le thème de la mémoire et de la mémoire collective me fascine toujours autant, je suis en train de travailler à un roman dont le personnage principal souffre d’un dysfonctionnement de la mémoire qui vient bouleverser sa vie. Je vais également continuer à explorer et à faire la satire d’éléments de la culture galloise, car je crois que c’est ce qui me rend unique en tant qu’écrivain, et c’est une des raisons pour lesquelles j’écris. Et c’est quelque chose qu’il vaut mieux faire de l’intérieur, dans sa propre langue, parce qu’ainsi on rit de soi, pas des autres. Quand j’écris en anglais, mon approche est légèrement différente – je vais davantage mettre en lumière les aspects positifs de la culture galloise, comme je l’ai fait dans mon roman précédent, Twenty Thousand Saints, parce qu’on est souvent mieux à même de voir les bons côtés d’une culture à une certaine distance, quand on a un certain détachement. Mais le prochain projet, très intéressant, sur lequel je vais travailler, c’est une nouvelle version d’un conte gallois ancien, Culhwch ac Olwen, qui fera partie de la série des Mabinogion publiés par Seren.



