Entretien avec Tatjana Jambrišak
Entretien avec Tatjana Jambrišak
Tatjana Jambrišak, professeure d’anglais et d’allemand et traductrice, est également auteur et poète. Elle vient du milieu de la science-fiction, ce qui explique en partie le peu d’intérêt médiatique qu’elle suscite. Comme nous le savons, la littérature SF est encore considérée comme une littérature légère et ses auteurs sont traités comme tels. Mais Jambrišak n’est pas une auteure mineure, comme le montre d’ailleurs sa bibliographie – elle écrit et publie dans des revues littéraires depuis 1989. Jambrišak étant une des auteures de fiction spéculative les plus active (pour ceux qui ne l’ignorent, le terme a été créé par les théoriciens de science-fiction et de fantasy pour rejeter les idées préconçues concernant les deux genres principaux de la SF, la science-fiction et la fantasy), nous lui avons demandé de commenter le rapport de force homme-femme dans la science-fiction.
Vous êtes une des rares auteurs de SF à succès en Croatie dont l’écriture bien féminine est reconnaissable. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ce genre littéraire attire plus les écrivains que les écrivaines ?
Je dirais que ce n’est pas absolument exact. Selon des enquêtes et de par leur participation à 30 ans d’anthologie SF en Croatie, les femmes représentent le quart des auteurs. J’ai l’impression que cela fait beaucoup car en 1987, quand j’ai commencé dans la SFERA nous étions trois. Quand nous avons commencé à éditer des recueils nous étions également 3 ou 4 à écrire. Maintenant nous sommes beaucoup plus nombreuses. Pour ce qui est de l’intérêt pour la fiction spéculative, les femmes lisent mais se réunissent et commentent peut-être moins.
L’expression de Jambrišak varie du sévère utilitarisme cybernétique (fréquent dans ses récits) à un discours tendre, musical, presque hypnotique, réservé à la poésie. Dans ses récits, elle présente la position de la femme et ses écrits fourmillent de portraits féminins finement ciselés qu’elle traite, à la différence de ses collègues masculins, comme de vraies femmes. Ses personnages sont des hackers désespérées, des voyantes-détectives ou simplement des femmes ordinaires confrontées à des situations amoureuses inhabituelles. Les critiques élogieuses de ses récits par les gens du métier parlent en faveur de leur qualité. Le rédacteur de la nouvelle revue SF&F UBIQ, Tomislav Sakic, écrit ainsi dans un entretien : « Quand vous lisez une nouvelle de Darko Macan ou de Tatjana Jambrišak, elle est à la pointe de la tendance ou même à l’avant-garde, c'est-à-dire dans l’esprit de ce qui se crée de plus moderne dans les milieux SF aux Etats-Unis. »
Votre créativité s’exprime de multiples façons. En plus de vos activités de rédactrice, d’écrivaine et de traductrice, vous réalisez des graphiques sur ordinateur. Avez-vous déjà envisagé un grand projet qui mettrait tous vos talents à contribution ? Les livres et bandes dessinées de science-fiction représentent une part non négligeable du marché mondial du livre. Le public de votre pays ne montrant pas un grand intérêt pour ce genre de littérature, avez-vous envisagé de traduire un de vos recueils, de le numériser et de l’offrir, bien empaqueté, a un éditeur étranger ?
Deux de mes récits sont traduits en espagnol et édités en Argentine ainsi que sur Internet dans l’anthologie mondiale Grageas. Je suis en train d’en préparer deux en anglais. Mon site Web d’illustrations en 3D est également en anglais. Certaines de mes illustrations sont sur des couvertures de livres, d’autres dans des sites Web étrangers. Le net me sert aussi pour des contacts professionnels. Pour l’instant j’ai traduit les récits des autres en anglais mais j’aurais bientôt l’occasion de traduire mes propres histoires – dès que la fièvre d’écrire aura passé.
Qu’avez-vous traduit de l'anglais ?
J’ai vraiment traduit de tout, des milliers de pages, mais ma préférence va à la traduction de bandes dessinées, de romans illustrés et de littérature. J’ai beaucoup de chance d’avoir de bons rédacteurs qui me permettent d’avoir du plaisir à traduire. J’ai corrigé des scénarios de Darko Macan pour des éditeurs étrangers, ce qui m’a fait entrer dans le monde de la traduction de BD et j’ai ainsi traduit quelques sommets de la littérature de bande dessinée comme From Hell d’Alan Moore et Eddie Campbell (et son Halo Jones), Maus d’Art Spiegelman, Love and Rockets des frères Hernandez, Der bewegte Mann de Ralf Koenig ainsi que les nouvellistes contemporains et lauréats du prix Pulitzer comme The Road et Blood Meridian de Cormac McCarthy, Olive Kitteridge, Amy and Isabelle et Abide with Me d’Elizabeth Strout.
Vous avez publié un recueil de récits et quatre recueils de poésie et de textes poétiques. Votre expérience littéraire vous aide-t-elle dans votre travail de traductrice ou au contraire vous gêne-t-elle ? Avez-vous parfois la tentation de corriger l’original ? Faut-il lutter contre cette envie ?
Elle m’aide, car en remaniant mon texte, en le résumant, en changeant la structure de mes phrases, en changeant les mots je me sens plus sûre dans mon emploi de la langue. Cela m’aide également pour recoder le contenu et le sens du texte avant de l’imprimer. Le but étant de faire passer le sens du texte, il est parfois nécessaire d’apporter des changements assez importants. Des changements de structure, de grammaire même si cela est nécessaire pour mieux exprimer le sens. Et c’est, je pense, le but de toute traduction, BD inclue, que de transmettre à un lecteur d’une autre langue la pensée de l’auteur. Il faut faire le moins de compromis possible mais il ne faut pas les craindre, comme il ne faut pas craindre d’écrire sa propre version. Je l’ai dit plus haut, deux personnes de langues différentes ne pensent pas de la même manière. La fidélité mot a mot à un texte n’est pas un impératif, il s’agit bien d’exprimer les sentiments, les idées et l’image du personnage qui lui font ouvrir la bouche pour parler.
Quel plaisir vous apportent l’écriture et la traduction ? Avez-vous des anecdotes à raconter sur toutes ces heures passées devant l’ordinateur ? Certaines solutions dont vous êtes particulièrement fière ?
Chaque titre est une nouvelle joie ! Si je ne m’amusais pas, je donnerais peut-être plus volontiers des cours… Par exemple, Ralf Koenig écrit souvent en vers. L’allemand est une langue merveilleuse dont la morphologie se prête particulièrement bien aux rimes. Et en plus, cet auteur est amusant. La petite histoire en rimes et mètres stricts sur l’homme de Néandertal m’a donné du fil a retordre mais aussi beaucoup de plaisir. Tout comme l’ode de Noël, furieuse et cynique, aux jouets Stars Wars cassés, dans Box Office Poison de Robinson. A l’opposé, il y a par exemple Maus, qui traite d’un sujet très dur : l’holocauste et la vie après, et qui exige du lecteur et encore davantage du traducteur d’entrer dans le sujet, de le vivre, d’être « dedans ». Mais il y a aussi des sujets beaucoup plus amusants comme l’histoire de la prostituée Clara, que je recommande à toutes les femmes. Ou bien Love and Rockets et HaloJones que j’ai aimés dès la première lecture et que j’ai eu la chance de traduire plus tard. Une bonne BD, une bonne œuvre littéraire, ou d’art en général, réveille les sentiments du lecteur, du spectateur, quelle que soit la manière dont elle le fait. Quand vous lisez un texte ou regardez une image, si vous êtes transporté, si l’œuvre vous réchauffe le cœur, vous dérange ou vous fait frissonner, c’est qu’elle a atteint son but. Et il faut aussi y arriver par la traduction. Dans une œuvre littéraire, la clé, ce sont les émotions, quelles qu’elles soient.
Dans les années quatre-vingt, la culture de la lecture était florissante, aujourd’hui, malgré la publication de nombreux journaux, les choses ont bien changé. Si on prend en compte les derniers courants sur le Net, la littérature papier a-t-elle encore un avenir ?
Certainement. Les nouveaux médias servent de moyens de communication et même si nous sommes nombreux à être accros de technologie, la plupart d’entre nous aime quand même le papier, le livre. Sur Internet nous nous perdons, nous errons mais les livres sont là, dans nos bibliothèques, nous les lisons, les prêtons, les gardons. Ce n’est pas la même chose.
Si on regarde la production SF dans le passé, on ne peut s’empêcher de remarquer que les anciens classiques n’étaient pas seulement des visionnaires. On pourrait croire qu’ils possédaient des connaissances sur l’avenir de la Terre.Vous qui êtes auteure de science (!)-fiction et par cela même une interlocutrice avisée, pouvez vous nous livrer le fond de votre pensée sur cette question : quand aura lieu le premier contact avec d’autres formes de vie ?
Je ne suis pas fan de X-Files mais de Sagan. Si l’on fait le compte, statistiquement bien sûr, de toutes les étoiles avec leurs planètes éventuelles dans toutes les galaxies, il est absolument impossible que la vie ne soit apparue que sur la nôtre. Je ne pense pas que des E.T se cachent parmi nous mais il est possible qu’ils nous observent et attendent le dénouement : allons-nous survivre à notre propre technologie ? Quant à moi je suis prête depuis longtemps pour un premier contact.
Vous écrivez des scénarios de bandes dessinées. Vous avez publié récemment un récit d’horreur et vous avez aussi une page dans un journal pour enfants. Faites-vous les illustrations-vous-même ?
Non. Je laisse faire les spécialistes. Je suis intéressée par les histoires sous toutes leurs formes et je ne vois pas de grande différence entre une histoire courte, une nouvelle ou une BD en plusieurs tomes. De même qu’entre des chansons et certaines pages de BD. Les éditions mensuelles sont des textes de chansons que j’ai un peu adaptés a l’âge des lecteurs. Mais je trouve excitant de voir que l’illustrateur trouve et crée des images que je n’aurais jamais imaginées. Le produit fini a souvent plusieurs dimensions.
Vous rédigez des textes et éditez des recueils d’auteurs, vous prenez part à des ateliers littéraires, vous avez étudié deux grandes littératures mondiales. Est-il important d’avoir une connaissance formelle et théorique de la littérature ?
La connaissance formelle ainsi que la théorie, bien qu’impopulaires parmi les jeunes auteurs sont pourtant une aide importante pour la compréhension de la littérature. Tout est plus facile quand vous pouvez reconnaître ce que l’auteur voulait dire et sa façon de présenter ses pensées. Bien entendu, tout le monde ne doit pas étudier les lettres, il est tout à fait possible d’être un écrivain self made. Mais il est rare qu’il naisse un génie qui n’ait pas besoin des acquis et de la théorie qui le précèdent. Comment être certain de sa propre originalité si on n’a pas connaissance des antécédents ? Comme dans tous les métiers, l’habileté s’acquiert et le talent aide, réduit la durée du travail. Je pense que les deux choses sont importantes et nécessaires. De même pour les ateliers d’écriture, il n’y a pas de meilleur exercice que de reconnaître les erreurs, d’abord chez les autres, ensuite dans son propre texte. Et le retour d’information est très rapide. Je considère donc qu’écrire sur le Net est une forme d’atelier. Et je recommande de lire sans relâche d’autres auteurs.
Pour finir, nous aimerions évoquer vos travaux à venir. L’année passée, vous avez publié trois recueils, cette année un seul. Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
J’ai écrit à nouveau beaucoup de textes différents. Il y a un tas de choses qui m’intéressent, que je me donne le droit de commenter. J’essaie d’écrire le plus d’histoires possible mais elles sont courtes. J’ai découvert que cette forme de texte court, presque de blog me plaît beaucoup. Et j’écris avec facilité. J’ai encore écrit une centaine de petits textes de discussion sur les différences innées, sur les voyages et des réflexions sur des œuvres d’autres médias, musique, peinture et film. Il ne reste plus qu’à les relire avant de les publier.



