Jaroslavas Melnikas
Espace lointain, extrait de la Première partie, Dispensaire (1)
Pour mieux s'orienter, Gabre gardait les yeux bien fermés et avançait en réagissant aux détecteurs acoustiques du dispensaire. À vrai dire, avant ce terrible événement, Gabre s’était toujours très bien orienté dans l'espace simple. L'espace simple comprenait les tournants de la complexité admissible : comme toutes les personnes de son âge, Gabre sentait l'obstacle à une distance d'1,30 mètres. C’était le minimum pour obtenir l'examen de fin d'études. Pendant les compétitions qu’il disputait autrefois au collège de sixième catégorie, il devinait l'obstacle à une distance de 2,05 mètres. Cela n’avait rien d’un record du monde – celui-ci était de 17,33 mètres, mais Gabre était tout de même fier de sa performance. A une distance d’un demi-mètre, il pouvait définir la forme générale de l'objet et, à vingt centimètres, le matériau dans lequel l’objet avait été fabriqué. Tout cela faisait partie du programme obligatoire des collèges de sixième catégorie : Gabre était un bon élève.
A présent, il avançait dans les couloirs étroits, tournant tantôt à gauche, tantôt à droite, en s'orientant vers les détecteurs acoustiques. Ils l’appelaient, en influençant son corps, de chaque angle. Le dispensaire du Ministère du contrôle était la construction labyrinthique du seizième degré de la complexité : mais dans les bâtiments dont la complexité excédait le degré simple il y avait partout des détecteurs acoustiques d’Obre.
Gabre avançait lentement, en suivant la chaîne des signaux : ils le conduisaient, selon l'itinéraire choisi à l’entrée, tout droit au service de diagnostic psychique. Il n’avait pas besoin de prêter l'oreille à l'espace proche : les détecteurs lui annonçaient que quelqu’un venait à sa rencontre et Gabre bifurquait vers le mur gauche. Entièrement déconnecté, il avançait à travers les couloirs en se confiant à la force qui le conduisait vers son but. Enfin, le puissant faisceau de la delta-irridiation effleura la peau de son visage, et il s’arrêta. Il était arrivé.
- Entrez ! Il entendit une voix en même temps que le bruit léger des portes coulissantes.
Quelques minutes plus tard, une voix autoritaire déclara :
- Vous n'avez rien à craindre. Vous avez fait ce qu’il fallait faire. La seule personne qui pouvait vous aider, c’est le superviseur de district. Maintenant, vous êtes en de bonnes mains, calmez-vous.
Gabre restait assis, les mains posées sur les genoux, la tête baissée.
- Que dois-je faire, alors ?
- Votre maladie est effectivement rare, mais les médecins la connaissent. L’essentiel est de suivre les instructions du Ministère du contrôle. Et surtout, il ne faut en parler à personne. Vous devez comprendre vous-même ce qui vous attend si vous ne respectez pas cette règle. Il existe des maladies dont les malades ne doivent pas parler.
Gabre écoutait attentivement.
- Votre horreur liée à la perception de l’espace est bien logique, continuait la voix. Les hallucinations de l’espace sont connues en psychiatrie depuis des siècles. De plus, je tiens à vous informer qu'il existe des cas d'hystérie collective.
- Mais l’espace existe quand même, protesta Gabre.
- Oui, répondit la voix, l'espace proche : vous devriez le savoir mieux que moi. Entre vous et moi se situe l’espace proche. Où que l’on soit, on est dans l'espace proche. Il donne à l'homme une sensation de confort et un sentiment de sécurité. Vos organes malades provoquent des hallucinations qui sont connues dans le milieu médical sous le nom de « l’espace lointain ». Il s'agit d'une déformation grave de la perception du monde. Même des organes aussi inutiles et rudimentaires que l’appendice ou les cheveux avec ses bulbes, s'enflamment parfois et commencent à nuire à l'organisme et à l'âme de l'homme. Essayez d’imaginer ce que peuvent faire les yeux.
- Les yeux ne sont pas inutiles, dit Gabre.
- Vous avez parfaitement raison, concéda la voix. Ce sont des glandes lacrymales. Mais, comme vous le savez, même l'estomac est capable de prononcer des mots, chez les ventriloques. La seule différence c’est que la ventriloquie ne nuit pas à la mentalité de la personne, mais dans votre cas votre mental a subi des dommages sérieux et ça vous a incité à nous contacter volontairement, n'est-ce pas?
- Oui, répondit Gabre.
- Vous devez comprendre, poursuivit la voix sur un ton persuasif, que le Groupement d'État et ses instituts existent déjà depuis dix-sept Périodes, et pendant toutes ces années ils ont travaillé pour le bien de l’homme. L'horreur que vous éprouvez en hallucinant vous fait beaucoup souffrir, n’est-ce pas? Nous vous délivrerons de ces états désagréables. Mais vous devez vous soumettre à nos deux conditions : prendre correctement les médicaments qu’on vous aura prescrits et porter des plombs sur les yeux jusqu’à votre complet rétablissement.
- Comment cela, des plombs sur les yeux ? demanda Gabre.
- C’est un moyen utilisé autrefois pour lutter contre la psychose de l'espace lointain. Avant l'invention d’actifs agents cérébraux qui répriment les centres hallucinatoires, c'était le seul moyen de sauver les gens du délire. Purement mécanique. Ces plombs non réclamés pendant une centaine d'années sont gardés dans un Dépôt principal du Troisième service de notre Ministère, pour les cas aussi exceptionnels que le vôtre.
- Parce que c’est un cas exceptionnel ? s’enquit Gabre.
- Sans aucun doute. Depuis que je pratique la médecine, c’est le premier. Franchement, mes collègues ne m’ont jamais parlé de pareil cas. Et dans nos journaux il n’en était jamais question non plus. Tout ce que je vous raconte sur la psychose de l’espace lointain est une information purement professionnelle, oubliée à cause de son inutilité. Mais autrefois, en préparant ma thèse de doctorat, j’ai passé des nuits entières dans les archives à étudier la psychose de l'espace lointain. Donc, jeune homme, vous voyez que notre rencontre n’est pas fortuite. Dans la Principale Gestion Statistique, après le coup de fil de votre contrôleur de quartier, on m’a retrouvé, non sans peine, d’ailleurs. Je pourrais même dire que dans ce domaine il n’y a que deux spécialistes dans tout le Groupement d'État : un certain Rodzh de la mégalopole dans le Carré A et moi. Lui et moi seuls pouvons comprendre ce qui vous arrive et ce que vous ressentez.
- Merci. Gabre se leva.
- Vous vous êtes levé ? demanda le docteur.
- Oui, répondit Gabre.
- Malheureusement, les plombs n’ont pas encore été rapportés du dépôt, ils ne sont pas faciles à trouver. On va poser sur vos paupières de simples tampons mais dans huit jours nous vous ferons plomber les orifices oculaires pour six mois.
- Six mois ? demanda Gabre.
- Oui, c’est le temps qu’il faut pour étouffer graduellement les centres hallucinatoires dans votre cerveau sans nuire à votre santé.
- Mais il n’y aura pas besoin d’intervention chirurgicale, n’est-ce pas ?
- On peut y avoir recours dans des cas exceptionnels. Le Bicephrasol qui vous a été prescrit vous aidera sûrement.
Gabre entendit la porte s’ouvrir et quelqu’un s’approcher de lui : des mains délicates posèrent sur ses yeux deux tampons mous.
- Lavez-vous prudemment et préservez vos yeux de l’eau, dit une voix de femme. D'habitude ils tiennent bien.
Espace lointain, extrait de la Première partie, Le professeur Mocre (1)
Gabre est descendu et a pris un sentier piéton qu’il l'a amené près de la station de l’express fermé. Il entendait et sentait les gens grouiller autour de lui sans se heurter, s’évitant les uns les autres. Lors des compétitions d'orientation au collège, puis à la Prim-université, Gabre avait toujours obtenu de bonnes notes. Ayant appris à sentir un obstacle inanimé à une distance de presque deux mètres, il pouvait sentir un être vivant à une distance de quatre mètres.
En montant dans le wagon, il toucha quelques personnes, mais uniquement parce que celles-ci étaient trop pressées. L’express clos travaillait au régime habituel du train pneumatique. Gabre n'aimait pas les trains pneumatiques : on n’y sentait pas le vent entrer par les trappes ouvertes. Et l'odeur doucereuse de fleurs qui emplissait le salon lui semblait peu naturelle. Mais aujourd'hui il voulait se rendre le plus vite possible à Mitchoque.
Une secousse – et le train se précipita dans le tunnel. La femme qui était assise à côté de lui – Gabre sentait l'odeur de ses cheveux et de sa peau – écoutait un film. Les phrases des personnages, qu’on entendait pourtant à peine, parvenaient jusqu'à Gabre. Il déploya son journal et se plongea dans sa lecture : ses doigts glissaient vite sur (?) les orifices des lettres et des mots, en s'arrêtant parfois sur les lieux les plus intéressants.
Le professeur Mocre accueillit Gabre chaleureusement.
Il s’avéra que le professeur se souvenait de son ancien étudiant doué, mais plus encore, qu’il suivait ses publications, qui étaient peu nombreuses mais très importantes.
Quand, deux heures plus tard, ils sortirent sur le balcon, le professeur passa même un bras autour de ses épaules :
- Tu n’aurais pas dû aller au Ministère, dit-il d'un air pensif.
- Pourquoi ? demanda Gabre.
- Il ne faut pas être si naïf. Ce que tu m'as raconté n’est pas si innocent que ça.
- Innocent ? Gabre se tourna vers le professeur. Est-ce que j'ai commis une faute ?
- Tu vois, continua le professeur Mocre, eux, ceux du Ministère, ils ne te diront jamais directement ce qu'ils pensent de toi et ce qu’ils envisagent.
- Mais moi, j’ai vraiment peur, reprit Gabre. Je ne comprends pas ce qui se passe : c’est comme si je disparaissais complètement. J’ai essayé de me libérer de la terreur.
- Tu peux m’expliquer plus en détails ?
- Il est impossible de raconter tout cela, Gabre tourna son visage pour l’offrir au vent du soir. C’est comme si le monde devenait tout à fait autre. Tout tremble, tout s’écroule, tout devient différent.
- Tu entends des sons extraordinaires ?
- Ce ne sont pas des sons, pas du tout, je ne peux pas vous expliquer ça. J'entends… non, je n'entends pas... Non, cela n’a rien à voir… Quand cela m’est arrivé pour la première fois, je me suis senti glacé d’effroi. C'était horrible, horrible !
- Oui, il est difficile de te comprendre. Je vois, ce sont des sentiments étranges, des sentiments spéciaux, dit le professeur. Voilà maintenant deux heures que je t’écoute attentivement. Tu sais ce que je vais te dire ? Autrefois je travaillais dans les archives Confidentielles de la Gestion de la microbiologie. Chaque Gestion a ses archives secrètes. Et pourquoi sont-elles secrètes, à ton avis ?
- Je ne sais pas.
- Moi non plus, je ne comprends pas. Qu’est ce qui peut être secret dans notre science ? Mais voilà ce que je veux te dire : j'y ai découvert des livres étranges, à l’époque où je faisais ma thèse. J’avais réfléchi pendant longtemps sur ces livres, mais j’ai fini par… me fatiguer. C’étaient des livres très anciens, datant de mille ans.
- Pourquoi étranges ? demanda Gabre.
- Ils étaient vides, absolument vides : rien n’y était écrit. Mille pages complètement vides.
- Comment faut-il comprendre ça ?
- Je n’ai pas pu répondre à cette question, moi non plus.
- Peut-être s’agissait-il d’un support électronique ?
- Non, ce ne sont pas des plaques, mais du papier ordinaire, aucune irradiation. Alors voilà à quoi j’ai pensé : et si autrefois les gens avaient des organes sensoriels que nous ne connaissons pas ? Peut-être ne pouvons-nous tout simplement pas percevoir les signes qui sont contenus dans ces livres.
- C’est n’importe quoi, protesta Gabre.
- Pourquoi ? Nous devons admettre l'existence de l'impossible si nous nous considérons libres. Pourquoi devrions-nous imposer des bornes à notre imagination ? Peut-être que ce que tu entends grâce à tes glandes lacrymales est la vérité ? Tu perçois ce que personne ne perçoit.
- Quelle horreur, dit Gabre. Bon, je m’en vais. Vos pensées, monsieur le professeur, ont toujours été libres, paradoxales.
- Attends ! Mocre le retint par la manche. Je suis déjà vieux, mais toi, tu es jeune. Pourquoi je crois plus en toi que toi-même ?
- Vous ne savez tout simplement pas ce que j'éprouve, quand... Non, vous ne comprendriez pas... Pourquoi ça m’est arrivé, pourquoi ?
- Attends, mon garçon. Encore un instant. Peux-tu essayer de m’expliquer quand même ce que tu ressens ?
- La solitude, répondit Gabre. Une terrible solitude, la nostalgie. Je sens une vague se soulever en moi, contre mon gré : l’espace lointain pénètre en moi. Je deviens étranger à moi-même. Et alors... je ne réagis presque pas au son. Je suis entièrement concentré sur cette autre sensation, je ne peux rien faire.
- En tout cas cela ne peut pas plaire au Ministère. Si quelqu’un n'est pas concentré sur les sons qui entrent en lui, alors il peut se distraire, se déconnecter.
- Se déconnecter de quoi ?
- Mais je ne connais pas tes hallucinations. On peut te perdre à jamais, en principe. Si tu sors de l’espace proche, tu deviens inaccessible : au Ministère du contrôle ainsi qu’au Groupement d'État. Et si, comme tu le dis, on considère l’espace lointain comme psychose, cela reflète non seulement un certain fait, mais ça peut être utile. Très utile au Ministère.
- Ah bon ? Vous pensez que…
- Mon garçon, reprit le professeur, est-ce que tu crois que dans ma tête, comme dans celle de la plupart des gens, il n’y a pas certaines idées qui trottent ? Même les plus improbables ? En apparence nous aimons le Groupement d'État et ses institutions : nous leur sommes reconnaissants du soin et des biens qu’il nous prodigue. Mais dans notre for intérieur, certaines idées se réveillent, tu comprends ? J’ai une grande expérience de vie et j’ai compris quelque chose dans ce système. Mais ne le dis à personne.
Après cette conversation, Gabre passa plusieurs jours enfermé dans son appartement. Il décida ne pas aller au travail : toute sa vie, jusqu’alors claire et harmonieuse, était en train de s’écrouler. Si seulement il pouvait se confier entièrement au Ministère ! Ou au professeur Mocre. Le professeur n’avait fait que confirmer ses propres pressentiments : voilà pourquoi il avait discuté si vivement avec lui. Mais personne n’avait pu lui dire exactement ce qui lui arrivait et où était la vérité.
Ne pouvant plus rester sans bouger, il décida d’aller se promener sur le Boulevard Central. Il n'avait pris aucun des comprimés qu’on lui avait prescrits et il se sentait coupable. Pourquoi au juste était-il allé voir le contrôleur de quartier, pourquoi avait-il contacté le Ministère ? A présent, il était obligé de faire quelque chose. Dans quelques jours, ils lui mettraient des plombs pour six mois ; dans six mois, il serait de nouveau comme tout le monde. Que voulait-il ? De quoi avait-il peur ?
Gabre marchait sur le Boulevard Central, en prêtant l'oreille au bruit des pieds et aux voix des passants. Soudain, spontanément, il arracha les tampons qui couvraient ses yeux. Autour de lui grouillait une fourmilière de monstres : couverts de guenilles, courbés, ils avançaient très lentement, en chancelant comme s’ils étaient ivres. Gabre se trouvait au milieu d'eux, et ne comprenait rien : quand les monstres s’approchaient de lui à une distance d’un mètre, ils le contournaient en suivant chacun son propre itinéraire. Leurs visages baissés vers la terre exprimaient une profonde préoccupation. Les créatures incompréhensibles apparaissaient et disparaissaient au bout du boulevard – si loin que Gabre éprouva tout à coup une solitude aiguë. Il avala précipitamment un comprimé de Bicephrasol et resta immobile ; il se calmait, il replongeait dans l’obscurité : le monde se rétrécit lentement jusqu'aux dimensions de l’espace proche. Enfin, il avait retrouvé son état habituel et il se mit à marcher les yeux couverts de brume, complètement concentré sur les gens qui marchaient à sa rencontre.
Espace lointain, extrait du Manuel de Géosophie pour les collèges de la sixième catégorie
Académie des disciplines générales du Groupement D'État
Retenez les dix thèses de la théosophie générale :
1. L'espace existe.
2. L'espace est subjectif et entoure chacun comme l'aura.
3. L'espace se déplace avec la personne.
4. En réalité il n'y a pas d'espaces lointains, il n’y a que les espaces proches.
5. On ne peut pas se déplacer dans l'espace – l’espace (proche) peut se déplacer avec une personne.
6. Dans n'importe quel lieu la personne est chez elle. Elle ne se déplace pas.
7. Les « grandes distances » ne sont que le fruit de l’imagination.
8. Le temps passé « en route » ne signifie rien.
9. L'espace lointain est le temps, mais pas l'espace.
10. L'entrée des hommes et les objets nouveaux dans un espace proche de la personne ne signifie pas qu'elle s'est déplacée dans l'espace.



