Lajos Parti Nagy

Incident notoire
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Power nap © Lina Theodorou
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

Trois SDF étaient assis, Place de la Liberté, à Budapest, en train de regarder la télé.

Comme d’habitude, des gardes armés de mitraillettes battaient la semelle à l’angle de l’ambassade américaine, soufflant sur leur café dans des gobelets en plastique qu’ils tenaient à hauteur de lèvres, les yeux perdus dans le ciel, l’écran tristounet et brouillasseux du bon Dieu. Le phénomène fut découvert à 9h30 précises, par le brigadier Henrietta Kis, de la façon suivante :  celle-ci, pour des raisons d’ordre purement personnel, jeta un coup d’oeil dans le miroir de détection de bombes. Elle constata avec joie que l’état de son œil, qu’elle s’était amoché deux jours auparavant en percutant le punching-ball dans ses quartiers de nuit, s’était nettement amélioré. Un punching-ball, pourquoi pas, c’est en tout cas ce qu’elle avait raconté à ses collègues, qu’elle s’était cognée dedans, en allant aux toilettes, bah oui, pourquoi pas, si elle avait une envie très pressante ?  De toute façon, personne ne l’aurait crue si elle avait dit la vérité.

La paupière pincée entre deux doigts et tirée vers le haut, elle examina le médaillon de gélatine moyennement injecté de sang, et constata avec satisfaction que le plus moche s’était résorbé, le reliquat aurait pu être le résultat d’une séance de maquillage pour une après-midi disco, même si sortir avec un seul œil maquillé, ça fait mauvais genre. Bref, elle était contente, et aurait volontiers prolongé sa contemplation si son attention n’avait pas été littéralement aspirée par ce qu’elle vit.

La créature, de taille moyenne et courte sur pattes, au lieu d’alerter ses camarades par un cri, opéra une volte face et sortit une cigarette, seulement la quatrième de la journée, pour cause de lèvres gercées. Elle éteignit l’allumette d’une secousse de la main, puis se pinça discrètement le bras, sans succès. Elle inspira plusieurs fois sans bruit, puis demanda en chuchotant à ses deux collègues silencieux si par hasard ils n’avaient pas remarqué un événement inhabituel. Livides, ceux-ci se contentèrent d’agiter leur café froid dans leurs gobelets, mais leur bouche bée en disait long. Bah si, putain, en fait ils avaient bien vu un truc, mais ils s’étaient dit…. qu’ils voyaient mal, ou plutôt qu’ils avaient la berlue à cause de la neige. En fait, c’était pas la berlue, mais un énorme souci.

Ils armèrent leurs mitraillettes, et posèrent un genou à terre, comme ils l’avaient appris.

- Peut-être qu’il s’agit de trucs publicitaires, dit l’un. Je sais pas, moi, un ballon dirigeable, ils le gonflent à bloc, et puis après il boit du Nescafé ou quelque chose du genre. De la soupe en sachet.

- Oui mais pour ça, il aurait fallu prévenir, parce que c’est une activité aérienne, répondit l’autre.

Ils avaient froid aux genoux, en plus ils étaient complètement ridicules ainsi, en cette calme matinée, sous les flocons de neige. Et puis les autres en face, abstraction faite de l’événement en soi, étaient tranquillement assis sur le banc, devant le monument à la gloire de l’armée soviétique.

Il y eut un petit temps mort, pour cause de problèmes d’ordre linguistique. Comment, avec quels mots pouvaient-ils décrirent officiellement ce qu’ils voyaient ? Puis celle qui les avait vus en premier, le brigadier Henrietta Kis, reçut l’ordre d’alerter la centrale par radio.

- Des SDF, déclara-t-elle, des citoyens sans domicile fixe, au nombre de trois.

- Et alors quoi, ma poulette, fit une voix nerveuse, fusante, et alors quoi ?

- Eh bien, le problème, c’est qu’ils sont à peu près aussi grands que l’ambassade. Ou que, euh, la Banque Nationale... Enfin, tant qu’ils restent en position assise... Oui, assis, je vous assure, il y a un banc, je veux dire en fait que le banc a grossi dans les mêmes proportions que les individus en question...

Elle s’apprêtait à poursuivre ses explications, mais ceux de la centrale interrompirent Henrietta Kis, et l’officier de garde exigea de parler au dénommé Lajos.

- Vous l’avez encore laissée picoler ! hurla la voix dans l’oreille du policier livide.

- Absolument pas ! Ces individus se trouvent réellement sur la place, répondit le policier, et nous attendons des instructions, ou une intervention, mais je pense que l’envoi d’un véhicule blindé ne serait pas superflu, si possible.

La radio cracha un très vilain mot, et la centrale suspendit la communication. Et pourtant, l’expression « véhicule blindé » est si belle, elle évoque toute la douceur hivernale, comme « marrons chauds » ou « pot-au-feu ». On dirait des grelots de traîneau.

- Ils disent qu’on est bourrés, fit Lajos Dénommé, avant de se lever. Mais, par contre, ces enfoirés n’ont rien dit quant au type d’intervention à faire. Contrôle d’identité, ou quoi. Ni quelle était l’autorité compétente en la matière

Des hommes séduisants au visage intelligent apparurent aux fenêtres de l’ambassade, des flashs lancèrent leurs éclairs, des caméras miniature se mirent à ronronner. Des femmes au teint doré installèrent des enfants marron, jaunes et rouges sur le rebord  des fenêtres, puis, comme sur un signal, tout le monde disparut soudainement, et tous les stores furent baissés en même temps.

Plus tard, lorsque les sirènes retentirent dans les ruelles, les trois SDF levèrent brusquement la tête, mais sans montrer de réelle surprise. Ils se contentèrent de tirer le cubitainer de vin plus près de leurs jambes, et le plus jeune se mit à montrer quelque chose du doigt, le Parlement peut-être, ou alors les gyrophares des voitures de police. Finalement, ils restèrent assis, et allumèrent une cigarette – la neige tombait toujours. Ils semblaient tenir un conciliabule, mais il était  impossible d’entendre ce qu’ils disaient, bien que le silence fût total sur la Place de la Liberté. Silence et fumée de cigarette bon marché.

Cet après-midi-là, l’œil du monde civilisé se fixa sur la Hongrie, les chaînes de télévision  envahirent les toits, et le ministre de l’Intérieur fit son arrivée, dûment escorté. On lui rapporta qu’abstraction faite de l’événement en soi, aucun incident notoire n’était à signaler, hormis un léger sinistre : lors du contrôle d’identité, l’un des individus avait laissé échapper sa carte d’identité qui, dans sa chute, compte tenu de son poids imposant, avait endommagé une Mitsubishi Pajero, laquelle, fort heureusement, n’appartenait pas à l’ambassade.

Le souhait d’ouvrir des négociations et d’évacuer les individus, de façon ferme mais sans recourir à la force, animait aussi bien le premier ministre hongrois que le président Clinton. Le premier fut mis au courant alors que son avion décollait de Hajdúhadház, le second apprit la nouvelle à Washington, et leur consternation ne fut surpassée que par leur lucidité et leur sang-froid.

Lorsque la nacelle du camion-grue s’éleva dans les airs, on aurait pu entendre les flocons de neige tomber.

- Qu’est-ce que vous avez bien pu avaler pour grandir comme ça ? demanda le lieutenant-psychologue, histoire de donner le ton.

- Ben, des biscuits et des petits pains de la Croix-Rouge.

- Quoi d’autre ?

- Le vin qu’on nous a offert, répondirent les interpellés après quelque hésitation.

- Quoi ?! Quel vin ?? Qui vous l’a offert ? aboya le lieutenant.

Ça, ils ne pouvaient pas le dire précisément, expliquèrent les SDF. En fait, c’étaient des petits gars qui le leur avaient apporté, quatre petits anges, en tout cas à première vue. Ils portaient des anoraks avec des aigles, de beaux petits blousons d’aviateur, des lacets blancs aux baskets, mais pas agressifs pour un sou, ils leur avaient filé le vin, en toute fraternité, en cadeau, quoi. Du vin en cubi, et rose presque jusqu’en bas, du demi-sec, ça, aucun doute là-dessus.

- Et alors les gènes se sont mis au travail, hein ? ironisa le spécialiste. Les gènes de méga-croissance, et ils vous ont fait grandir, c’est bien ça ?

   - Ça en a tout l’air, répondirent les SDF.

 Ils n’étaient pas spécialistes, eux, ils avaient juste goûté le petit rosé, et puis tout à coup c’était arrivé. Ils avaient grandi. Ou alors le pays avait rétréci. Mais peu importe, de toute façon, c’était du delirium tremens, ça allait passer.

-  Si vous pouviez dire vrai ! fit le lieutenant. Vous pensez pouvoir vous lever ?

- Hilda, oui, firent-ils, et la femme, qui portait une combinaison de ski, se leva à grand-peine.

Le suspense était intense, et la peau se tendit sur les pommettes des tireurs d’élite installés à l’abri des  toits. Elle se tendit, puis se détendit. La créature d’âge moyen, un peu éméchée, émit un hoquet. Elle était aussi grande que le bâtiment de la Banque Nationale, peut-être même un peu plus. Elle fit deux pas à gauche, puis deux à droite, et se mit à chanter :

« Boire un petit coup, c’est agréable, boire un petit coup, c’est doux... »

Prudemment, elle tourna sur elle-même, deux ou trois fois, agita un mouchoir imaginaire, puis se rassit d’un coup en  produisant un énorme craquement. Ils rirent pendant de longues minutes ; on entendait leurs petites voix de souris avinées couiner entre les hautes branches poudreuses des arbres. Ses compères lui tapotèrent l’épaule, déposèrent des bisous maladroits sur son bonnet. En échange, la femme fit passer le cubitainer avant de boire à son tour, puis, après avoir fait claquer sa langue, elle l’installa sur ses genoux et le serra dans ses bras. Ils exigeaient de garder le cubi, sans quoi pas question de négocier, ni de se tenir tranquilles.

Vers trois heures, l’un des deux hommes déclara qu’il avait un petit besoin à faire, et que soit on lui amenait l’éminent généticien Endre Czeizel pour lui remettre les gènes en place, soit on le laissait aller faire ses besoins derrière le bâtiment de la télé.

- Il ne manquait plus que ça ! bougonnèrent les intéressés qui suivaient les événements à la radio.

- Pourquoi pas sur la place Kossuth, devant le Parlement, pendant qu’il y est ? grogna l’un d’eux, pris de sueurs froides rien que d’y penser.

L’hélicoptère du premier ministre venait d’atterrir. Celui-ci, après une brève discussion constructive, renonça à son projet de braver tous les dangers et d’aller, à l’aide du camion-grue et coiffé d’un casque, serrer la main aux citoyens surdimensionnés.

Peu avant le crépuscule, la personne qui répondait au nom de Hilda déclara au sous-secrétaire de cabinet qui dirigeait les négociations que si Berci ne recevait pas la permission de se soulager, elle irait arracher le monument à la gloire de l’armée soviétique. Et alors qui sait, peut-être aurait l’idée de le lancer sur quelqu’un. Ou de le laisser tomber sur la télé. Au choix.

Ils buvaient à un bon rythme, avec une certaine amertume, le contenu du cubitainer diminuait gentiment. Malgré les risques, il devenait impératif d’agir avant que les prévenus ne soient ivres morts. Avant la tombée de la nuit, la cellule de crise avait élaboré un plan opérationnel avec le concours de spécialistes américains.

- Et le petit besoin de Berci, il est très pressant ? hurla le lieutenant-psychologue dans le mégaphone.

- Très… la réponse s’entendait à peine, tant la voix était fluette et malmenée par le vent.

- Formidable ! fit le spécialiste sur un ton encourageant. Bien. Maintenant, nous allons tous ensemble nous mettre en route pour chercher un coin isolé, continua-t-il, après quoi il expliqua la marche à suivre, posément, patiemment, d’abord en hongrois, puis en anglais.

Après quelque hésitation, les individus se montrèrent disposés à marcher, sous escorte policière, lentement, tranquillement, en regardant bien devant leurs pieds, y avait pas le feu, jusqu’au lieu de résidence qui leur avait été affecté : le Stade du Peuple.

« Une fois sur place, on verra pour la suite, mes amis. »

Au journal télévisé de début de soirée, le porte-parole du ministère de l’Intérieur déclara que lors de la réunion qui s’était déroulée, après enquête préliminaire, pour décider du plan d’action à suivre, parmi les différents sites proposés, le choix s’était porté sur le Stade du Peuple car ses infrastructures étaient en mesure d’offrir le minimum nécessaire aux détenus ainsi qu’aux forces de l’ordre, à savoir, l’éclairage, du thé chaud et des canons à eau. C’était donc avec joie qu’il pouvait annoncer à la population que tout s’était bien déroulé, sans incident majeur, hormis le fait que l’interpellée de sexe féminin s’était soudain mis dans la tête, lorsqu’ils étaient passés devant  la Gare de l’Est, de se rendre à Hajdúszoboszló en train, mais après de nouvelles négociations, elle avait renoncé à son projet.

On voyait bien, même sur les images sombres et de mauvaise qualité des infos, que les héros du jour semblaient assez effrayés par tout ce branle-bas de combat. Ils avaient parcouru les rues enneigées, fermées à la circulation, de la capitale sans mot dire, tandis que leurs cabas en plastique opalin et leur cubitainer avaient été acheminés par quatre camions de pompiers.

La nuit fut calme, tout le monde dormit. Pendant leur sommeil, à l’approche de l’aube, personne ne sait à quel moment précis, les SDF dégonflèrent soudainement, comme des ballons de baudruche. Leur gigantisme disparut comme il était venu, ils se réveillèrent à grand-peine, la langue pâteuse, constatant sans comprendre l’état d’alerte générale qui les entourait, et les voitures de police silencieuses recouvertes de givre. Depuis, ils sont assis, blottis les uns contre les autres, au point de départ, et ont la même taille que tout un chacun. 







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