Rêves de littérature : Catalogne et science-fiction

Rêves de littérature : Catalogne et science-fiction
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Astronauts 1 © Lina Theodorou
Els altres mons de la literatura catalana "Antologia de narrativa fantàstica i especulativa" Selecció i introducció de Víctor Martínez-Gil Galàxia Gutenberg/Cercle de Lectors Barcelona, 2004 ISBN 84-672-0920-8 Texte traduit de l'anglais par Stéphanie Lux

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Les Catalans et la littérature imaginative

Au contraire d’autres genres littéraires populaires qui, à certaines époques, ont bénéficié d’une certaine présence dans la littérature catalane (feuilletons publiés dans les journaux, fiction romantique, histoires de gendarmes et voleurs, littérature érotique – qu’on appelait autrefois les romans pit i cuixa (nichons et fesses)), la littérature imaginative en catalan n’est pas encore parvenue, malgré de récentes tentatives dans cette direction, à créer un corpus autonome clairement reconnaissable.  Dans son essai Epouvante et surnaturel en littérature, Lovecraft affirmait que le génie français convenait bien mieux au réalisme noir qu’à la suggestion de l’invisible, laquelle avait besoin du mysticisme de la mentalité nordique pour être réellement ressentie. Peut-on dire la même chose des goûts catalans ?

            Il est vrai que la littérature catalane a posé ses propres limites au sombre univers du fantastique, mais ces limites ont déjà été franchies, notamment durant la période du romantisme ou du modernisme.

            Cette interaction entre l’imagination et les limites qui lui ont été imposées explique peut-être la singularité de notre fiction fantastique et spéculative. Cependant, ces limites ne sont pas seulement les nôtres, elles dépendent de chaque moment historique et de sa relation avec l’irrationnel à un niveau européen.

            Certains universitaires ont voulu revendiquer l’existence, en tant que genre spécifique, d’une littérature catalane non-réaliste. Comme on l’a souvent mentionné, Joan Fuster fut le premier, dans un article intitulé « Ciència-ficció » (Science-fiction) paru en mars 1969 dans Serra d’Or, à postuler l’existence de précédents à la science-fiction catalane dans les romans Homes artificials (Hommes artificiels, 1912) de Frederic Pujulà i Vallès, L’illa del gran experiment. Reportatges de l’any 2000 (L’île de la grande expérience : reportages de l’an 2000, 1927) d’Onofre Parés, et Retorn al sol (Retour vers le soleil, 1936) de Josep Maria Francès.[1] Suivant ces traces, répondant à l’appel de Fuster à étudier ce sujet mais aussi encouragé par l’intérêt suscité par le genre dans les années 1970 et 1980 avec les travaux de Manuel de Pedrolo, Antoni Munné-Jordà s’est attelé à sa tâche d’historien de la science-fiction catalane, qui, à côté de nombreux articles, a trouvé son apogée dans le livre Narracions de ciència-ficció. Antologia (Nouvelles de science-fiction : une anthologie, 1985). Cet ouvrage a été complété par la suite et publié sous le titre Futurs imperfectes. Antologia de contes de ciència-ficció (Futurs imparfaits : une anthologie de nouvelles de science-fiction, 1997).[2] De son côté, Emili Olcina a publié son Antologia de narrativa fantàstica catalana (Anthologie de fiction fantastique catalane) dans le but « de faire la lumière sur une facette rarement étudiée de l’histoire de la littérature catalane » et de donner un exemple de « toute une dimension de la création littéraire en catalan ». [3]

Des contes populaires aux châteaux hantés

Le premier grand sous-genre de la littérature fantastique contemporaine est le roman gothique. En 1764, Horace Walpole inaugure ainsi, avec Le château d’Otrante, une tradition qui allait durer, même si elle connaîtrait un déclin progressif, jusqu’au début du dix-neuvième siècle. Le roman gothique fusionna avec la fiction historique et Walter Scott eut fréquemment recours à ses décors mystérieux et « médiévalisés ». En France, Victor Hugo en fit également bon usage, même s’il préférait nettement les éléments ténébreux au surnaturel.

            En Catalogne, influencé par Scott et Hugo, ainsi que par Alessandro Manzoni, Antoni de Bofarull publia L’orfeneta de Manargues o Catalunya agonisant (Le petit orphelin de Manargues ou la Catalogne moribonde, 1862) dans lequel il mêla le contexte historique à des éléments mélodramatiques tels qu’amour maudit et petits orphelins en danger, mais on était encore loin du sentiment de terreur forgé par les auteurs du roman gothique. En 1877, Josep Martí i Folguera, avec son livre Lo caragirat (Le renégat) se rapprocha du genre historique, l’assaisonnant d’éléments sombres, sorcières et mauvais sorts.

            Le sentier du folklore et de la légende – qui était en partie présent dans les œuvres mentionnées plus haut – a été bien plus productif pour ce qui fut d’introduire l’élément fantastique dans la littérature de la Renaixença.[4] Antoni de Bofarull et en particulier Víctor Balaguer, auteur de Amor a la patria (Amour de la patrie, 1858) et Cuentos de mi tierra (Histoires de mon pays, 1864), ont ouvert la voie à la légende et aux personnages qui auraient d’énormes répercussions par la suite, comme le Comte Arnau, le seul personnage de l’imaginaire de la légende catalane qui ait connu un véritable destin littéraire. Cependant, des folkloristes tels que Francesc Pelagi Briz, auteur de La panolla (L’épi de maïs, 1873) et de La roja (Le rouge, 1876), ou Francesc Maspons i Labrós et sa sœur Maria del Pilar (dont le pseudonyme était Maria de Bell-lloc) sont ceux qui ont le plus systématiquement compilé des histoires et légendes catalanes d’une merveilleuse et fantastique variété.

Science et histoires de fantômes

Des auteurs comme Antoni Careta i Vidal, Martí Genís i Aguilar, Narcís Oller et Víctor Català écrivaient des histoires hybrides, à mi-chemin entre science et roman à énigmes.[5] Dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, la célébrité de Jules Verne a donné naissance, en Catalogne, à une petite tradition théâtrale avec des pièces aux notes humoristiques telles que De la terra al sol (De la Terre au Soleil) de Narcís Campmany et Joan Molas, L’any 13.000 (L’an 13 000) de Manuel Figuerola i Aldrofeu, et Quinze dies a la lluna (Quinze jours sur la Lune) de C. Gumà (Juli-Francesc Guibernau).[6] Les modernistes comme Apelles Mestres ont continué à suivre la ligne « blanche » du conte fantastique, tandis que certains écrivains, dont Joaquim Ruyra, Diego Ruíz et Víctor Català étaient entraînés vers le retour de l’histoire romantique, des origines sombres et mystérieuses, un courant que d’autres écrivains, tels que Santiago Rusiñol, ont rejoint dans ses aspects orphiques. Des auteurs plus politiques, comme Pompeu Gener, ont commencé à travailler avec des approximations de la littérature spéculative qui les ont rapprochés de H. G. Wells et d’autres auteurs qui ont remis le thème de l’utopie au goût du jour, même si, en fait, ils suivaient fréquemment les genres humoristiques du dix-neuvième siècle, comme Nil Maria Fabra l’avait fait en espagnol.

Entre archétypes et scepticisme

Les convulsions philosophiques et littéraires qui parcourent la période de la première guerre mondiale devaient également avoir des conséquences sur la littérature fantastique.

            Des écrivians noucentistes[7] comme Josep Carner et les héritiers de ce mouvement parmi lesquels Àngel Ferran, Francesc Trabal et Pere Calders, s’intéressaient à la littérature fantastique et ont immédiatement adopté le réalisme magique (Bontempelli avait été traduit en catalan). De leur côté, des auteurs comme Joan Santamaria (auteur de Narracions extraordinàries (Histoires extraordinaires), 1915 – 1921) Ernest Martínez Ferrando, Domènec Guansé, Elvira-Augusta Lewi et Salvador Espriu s’abreuvèrent à la source de l’expressionnisme, mettant en lumière les éléments dérangeants et érotiques de l’histoire de fantômes, même si l’impact du monde de Lovecraft n’a véritablement été ressenti, avec Joan Perucho, que dans les années d’après-guerre. La littérature catalane, avec Joaquim Nadal, finit par tester le champ de la spéculation scientifique dans la forme de la nouvelle, et même du roman : Homes artificials (Hommes artificiels, 1912) de Pujalà i Vallès devait être rejoint par les deux romans cités par Joan Fuster. En 1927, inspiré notamment par les utopies de Bellamy, Onofre Parés publie L’illa del gran experiment, une visite guidée des merveilles de la science, tandis que Josep M. Francès, un des auteurs populaires des années 1920 et 1930, sort Retorn al sol (1936), une dystopie ou utopie négative inspirée avant tout de Wells. Comme l’ont remarqué les critiques, si le premier de ces romans reflète une idéologie moderniste et individualiste, le deuxième est une réponse à l’idéologie socialiste ou marxiste, tandis que le troisième peut être vu comme une illustration de l’idéologie républicaine avec des tics anarchistes.[8]

Reconstruction après la bombe atomique

Après la seconde guerre mondiale, le cinéma et la littérature de science-fiction, sous l’influence prédominante des créateurs américains, ont connu une période de grand succès populaire, largement dû à la peur de la science liée à l’utilisation de la bombe atomique contre le Japon.

            En Catalogne, bien que le catalan ait été proscrit par le régime de Franco, on trouve toujours des auteurs qui se sont approprié cette approche populaire du genre et qui entreprennent de construire une littérature en catalan qui traite de sujets scientifiques et spéculatifs intéressants et rencontre un large public. On peut en particulier retenir l’œuvre d’Antoni Ribera. Ufologue et éditeur de magazines clandestins, Antoni Ribera est l’auteur de Llibre dels set somnis (livre des sept rêves, 1953) et Llibre dels retorns (Livre des retours, 1957). Dans ses œuvres comme dans ses travaux ultérieurs, Ribera allait adapter la littérature de l’« âge d’or » de la science-fiction américaine, connue dans le milieu hispanophone grâce au magazine argentin Más Allá dans les années 1950, comme en témoigne une série de textes publiés en 1968 dans New Dimension, qui a paru à Barcelone jusque dans les années 1980. Selon Antoni Munné-Jordà, Antoni Ribera, avec Sebastià Estrade et Màrius Lleget, constituent le « noyau de la première génération des auteurs catalans de science-fiction, étant donné que tous trois ont en commun le fait d’avoir écrit des œuvres créatives et des livres plus populaires destinés à un public plus large, dans le but de gagner un lectorat pour ce genre. »[9] Fèlix Cucurull, auteur en 1952 de Els altres mons (Les autres mondes), un recueil de poèmes sur de possibles rencontres avec des extraterrestres, pourrait être ajouté à ce noyau. Cette tradition de débats fictionnels sur des sujets scientifiques et humanistes explique pourquoi des publications telles que Tele/estel, de 1966 à 1970, et Ciència, dans les années 1980, ont publié des textes appartenant au genre spéculatif. En outre, des auteurs tels que Ferran Canyameres avec El misteri de Clara (1962), sur l’insémination artificielle, et Rosa Fabregat avec Embrió humà untracongelat núm. F-77 (Embryon humain ultra congelé n°F-77, 1984) et Pel camí de l’arbre de la vida (Sur le chemin de l’arbre de vie, 1985), qui ont par la suite été réunis dans un livre intitulé La dama del glaç (La dame de glace, 1997), ont abordé le champ de la biogénétique.

            A côté d’un intérêt plus popularisant pour les genres fantastiques, certains auteurs d’après-guerre y ont eu recours à des fins plus métaphysiques. Pere Calders, avec ses Cróniques de la veritat oculta (Chroniques de la vérité cachée, 1955), a livré un prolongement du monde du réalisme magique, tandis que Jordi Sarsanedas, avec Mites (Mythes, 1954) s’inscrivait dans la veine du surréalisme fantastique. Parmi les écrivains d’après-guerre, on peut retenir Joan Perucho, auteur en 1956 de la nouvelle Amb la tècnica de Lovecraft (Avec la technique de Lovecraft), présentant ainsi dans notre littérature le créateur du mythe de Cthulhu. L’œuvre de Perucho est dense et pleine de nuances, sa position étant à mi-chemin entre intérêt pour l’occulte et jeu avec ce genre avec lequel il perpétue la tendance irrévérencieuse de l’Europe de l’entre deux guerres. Avec Les històries naturals (1960)[10] il a produit un chef-d’œuvre de la littérature de vampires.[11]

            L’une des branches qui allaient continuer à évoluer dans les années 1960 et 1970 (et au-delà) est celle de la littérature dystopique ou fiction politique. A côté d’une vision du genre plutôt orientée vers la jeunesse – en 1966, Sebastià Estradé publie Més enllà no hi ha fronteres (Il n’y a pas de frontières ici), Pere Verdaguer El cronomòbil (La chronomobile) et Joaquim Carbó La casa sota la sorra (La maison sous le sable) – le genre éveille également l’intérêt d’autres auteurs tels que Maria-Aurèlia Capmany, Josep Maria Benet i Jornet (avec La nau (La nef), représentée pour la première fois en 1970 et qui a réactualisé la relation entre le monde du théâtre et la science-fiction, un chemin sur lequel s’est également engagé Els Joglars avec la trilogie M7 Catalonia, Laetius et Olimpic Man Movement publiés entre 1978 et 1981), Avel·lí Artís-Gener (auteur de récits uchroniques dans lesquels des indigènes d’Amérique découvrent l’Europe, comme Paraules d’Opoton el Vell (Paroles d’Opoton l’ancien, 1968) ou L’Enquesta del Canal 4 (L’enquête de la quatrième chaîne, 1973)), Manuel de Pedrolo, Víctor Mora, Montserrat Julió (avec Memòries d’un futur bàrbar (Mémoires d’un futur barbare, 1975)) et Llorenç Villalonga (avec Andrea Víctrix, paru en 1974).[12] Avec ses romans Mecanoscrit del segon origen (Manuscrit de la seconde origine, 1974), Aquesta matinada i potser per sempre (Tôt ce matin et peut-être pour toujours, 1980) et Successimultani (Evénementsimultané, 1981), et les nouvelles de Trajecte final (Trajectoire finale, 1975), Pedrolo se situe entre les auteurs classiques de l’« âge d’or » et les nouveaux auteurs de science-fiction des années 1960 dans le monde anglo-saxon – parmi lesquels on trouve Philip K. Dick et Ursula K. le Guin – connus collectivement comme la « nouvelle vague ». Avant cela, avec Totes les bèsties de càrrega (Toutes les bêtes de charge, 1967), Pedrolo avait produit une œuvre allégorique, entre l’univers de Kafka et celui de la science-fiction, révélant l’intérêt des écrivains à utiliser ces genres à des fins sociales sous la dictature de Franco. Cela peut peut-être s’expliquer par la conviction qu’il était plus facile, grâce à leur nature non réaliste, de leur faire passer la censure.

Entre rébellion et engagement

Certains des auteurs que j’ai cités plus haut, comme Benet i Jornet, couvrent ce qu’on appelle la « génération soixante-dix ». Dans la littérature catalane, ces auteurs représentaient la relève de la nouvelle génération qui semblait avoir été interrompue par la guerre civile. Ayant grandi avec le cinéma populaire, la bande dessinée et la télévision, le genre fantastique et la science-fiction sont des références clés pour ces auteurs. En fait, c’est la culture de masse qui imprègne leur travail, en une première irruption de la postmodernité.  Dans certains cas, comme dans celui de Jaume Fuster, le genre – et cela vaut aussi pour le roman policier – continuait à avoir un caractère politiquement affirmé, sans négliger toutefois un aspect plus léger, comme cela est évident dans sa trilogie inspirée par Tolkien et composée de L’illa de les Tres Taronges (L’île des trois oranges, 1983), L’anell de ferro (L’anneau de fer, 1985) et El jardí de les palmeres (Le jardin de palmiers, 1993). Il en va de même pour des auteurs tels que Josep Albanell. En accord avec les préoccupations des auteurs des années soixante-dix, le groupe Trencavel entreprend de créer une littérature de genre en catalan, tandis que le collectif Ofèlia Dracs publie Lovecraft, Lovecraft! (1981) et Essa Efa (Es Ef, 1985) dans le but de renvoyer les lecteurs uniquement à des textes dans la veine fantastique et de la science-fiction. Avec l’exemple de Manuel de Pedrolo, les auteurs du groupe Ofèlia Dracs considéraient les œuvres de ce genre comme un moyen de faire entrer la littérature catalane dans le domaine de la consommation de masse.

            Pendant toutes les années 1980, avec des auteurs tels que Pere Calders et Joan Perucho, l’exemple constant de Franz Kafka et de l’un des auteurs les plus lus en Catalogne, Julio Cortázar, les genres fantastiques en sont venus à faire partie de la littérature catalane grand public, souvent de manière ironique et clairement postmoderne. Quim Monzó, Sergi Pàmies et de jeunes auteurs qui allaient se faire connaître dans les années 1980 et 1990 (Josep M. Fonalleras, Màrius Serra, Julià Guillamon, Jaume Subirana, Òscar Pàmies, Sebastià Roig, Vicenç Pagès Jordà, Pere Guixà et Manel Zabala) travaillaient avec des éléments fantastiques et spéculatifs dans leur écriture, ces éléments faisant partie de leur monde de références. Cette ligne a été approuvée par plusieurs anthologies, telles que Sis temps (Six fois, 1987), à laquelle a collaboré Manuel de Pedrolo, et 2001: l’odissea continua (2001 : l’odyssée continue, 2001) du collectif 21x21, pour la science-fiction, et El triangle de les set punxes (Le triangle aux sept pointes, 1990) pour le récit d’horreur.

            Dans les années 1990, une tentative a été faite de créer un type de littérature catalane spécifique du genre fantastique ou spéculatif, mais qui gardait une certaine distance par rapport aux textes destinés à la jeunesse ou à caractère plus léger. Des collections telles que L’Arcà (chez Laertes) sont ainsi apparues, 2001, Pleniluni ciència-ficció (1984 – 1991) chez Pleniluni, ainsi que Ciència-ficció, aux éditions Pagès, une série dirigée par Munné-Jordà et qui existe encore aujourd’hui. Avec Jordi Solé i Camardons, Munné-Jordá est à l’initiative d’un nouveau courant dans la littérature spéculative catalane, qui joue avec les théories du langage dans la tradition de Jack Vance, Robert Silverberg, Ursula K. Le Guin et Orson Scott Card. Le premier avec son Llibre de tot (Livre de tout, 1994), le dernier avec Els silences d’Eslet (Les silences d’Eslet, 1996), son essai Les paraules del futur (Mots du futur, 1995), la première contribution catalane à la sociolinguistique de la science-fiction, et La síndrome dels estranys sons (Le syndrome des sons étranges, 2003), un roman inspiré par des œuvres allégoriques telles que celles de José Saramago, ont ouvert ce champ qui a bénéficié des expériences textualistes des années 1970, tout en évitant le cyberpunk, la tendance qui, jouant avec l’idée de réalité virtuelle et de cyberespace, a tout balayé dans la science-fiction anglo-saxonne des années 1980 et d’une partie des années 1990. Le Prix Jules Verne de science-fiction remis à Andorre a encouragé cette tendance, tout comme la Société catalane de science-fiction et fantasy, créée en 1997.[13] Le Prix Manuel de Pedrolo, décerné en plusieurs catégories d’âge par la ville de Mataró est encore une autre initiative qui promeut la littérature de science-fiction catalane. La continuité de cette tendance, cependant, dépend en grande partie de la création et de la consolidation de collections comme celle publiée par les éditions Pagès.[14]

            Le succès d’une œuvre comme La pell freda (2002)[15] d’Albert Sánchez Piñol et de romans comme La triple mascara. Història d’una recerca fantàstica (Le triple masque. Histoire d’une quête fantastique, 2003), de Glòria Sales, Vampíria Sound (2004) de Pep Blay, et des livres de Sebastià Alzamora nous situe dans la production adulte du genre fantastique. On pourrait dire que, dans les premières années de ce siècle, la littérature catalane a trouvé dans ces nouveaux genres une nouvelle manière de donner forme aux obsessions de notre temps tout en retrouvant les grands classiques internationaux, comme les œuvres de Wells, Stoker, Joseph Conrad et Lovecraft lui-même. Le caractère hybride de la postmodernité est mis de côté dans ces cas – sans toutefois négliger des thèmes tels que la reconnaissance de l’Autre et la décomposition de la connaissance – et une tentative a été faite de restaurer la pureté de genres pour satisfaire certains aspects néo-modernes de la réalité d’aujourd’hui. Sánchez Piñol et Alfred Bosch, qui viennent de l’anthropologie et de l’histoire, se sont inscrits dans une certaine tradition catalane de spéculation sociale autrefois représentée par Avellí Artís-Gener. Hèctor Bofill, quant à lui, avec L’últim Evangeli (Le dernier évangile, 2003) a rejoint, suivant les traces de Miquel de Palol et de son El jardí dels set crepuscles (Le jardin des sept crépuscules, 1989) et Ígur Neblí (1994), les écrivains qui se servent du genre spéculatif à des fins philosophiques et sociales.

            Ces dernières pensées esquissées, je clos ici un panorama d’une richesse à mon avis considérable. Le dernier mot revient cependant aux lecteurs, qui doivent se montrer capables de dépasser les préjugés sur une forme littéraire qui a trop longtemps été consid

[1] Joan Fuster, “Ciencia-ficció”, Serra d’Or, nº 115 (15 mars 1969), p. 37.

[2] Ces deux textes ont été publiés à Barcelone par Edicions 62. Munné-Jordà a entrepris d’écrire l’histoire de la science-fiction catalane en publiant des articles dans Ciència, Vol. II, nº 16 (May 1982), pp. 349 – 350, et “La ciència-ficció en la literatura catalana” in Espill, nº 22 (octobre 1985) pp. 25 – 48.

[3] Emili Olcina, Antologia de narrativa fantàstica catalana, Barcelone, Alertes, 1998, pp. 9 et 269 (Les italiques sont de l’auteur).

[4] Un mouvement de renouveau du romantisme dans la langue et la culture catalanes au début du dix-neuvième siècle [N.d.T.].

[5] On pourrait également rapprocher L’Atlàntida (Atlantide) de Jacint Verdaguer, des courants scientifiques de son époque, comme l’a souligné A. Munné-Jordà. Il vaut également la peine de consulter l’ouvrage de Vayreda i Vila et al., La ciència a la Renaixença catalana (Science dans la Renaixença catalane), Figueres, Editora Empordanesa, 1981, et celui de Santiago Riera i Tuèbols, Història de la ciència a la Catalunya moderna (Histoire de la science dans la Catalogne moderne), Lleida, Pagès Editors /Eumo Editorial, 2003.

[6] A mentionner également, le cinéma fantastique, courant emmené après 1903, à Barcelone notamment, par Segundo de Chomón, qui a suivi les traces de Georges Méliès.

[7] Le noucentisme est un mouvement politico-culturel et urbain né en Catalogne au début du vingtième siècle allié au réformisme bourgeois et largement en réaction à l’art et à l’idéologie du modernisme. Le terme a été forgé par Eugeni d’Ors, essayiste, journaliste, philosophe et critique d’art, jouant sur le double sens de nou qui signifie à la fois « neuf » (en référence au siècle qui venait juste de s’achever) et « nouveau », et suggérant une idée de renouveau [N.d.T.].

[8] Voir Jordi Solé i Camardons, “Introducció” in Joseph M. Francès, Retorn al sol, Lleida, Université de Lleida, 1998. Les deux autres romans ont fait l’objet d’éditions récentes. Homes artificials est paru en 1986 (Alella, Pleniluni), avec une préface éclairante de Joaquim Martí et, en 1999, L’illa del gran experiment a été publié (Matriu / Matràs, Tiana), avec une présentation de Pau Riba et Antoni Munné-Jordà.

[9] A. Munné-Jordà, “Hi ha ciencia-ficció catalana?” (La science-fiction catalane existe-t-elle ?), in I Encontre de ciencia-ficció en llengua catalana (Première rencontre sur la science-fiction en catalan), Barcelone, AELC, 1999, p. 26.

[10] Paru en anglais dans la traduction de David H. Rosenthal sous le titre Natural History (Knopf Doubleday Publishing, 1988) [N.d.T.].

[11] Voir l’indispensable essai de Julià Guillamon, Joan Perucho i la literatura fantàstica (Joan Perucho et la littérature fantastique), Barcelone, Edicions 62, 1989 et l’introduction, également de Guillamon, à  Algú a la nit, respira (Someone in the Night Breathes) de Joan Perucha, Valence, Tres i Quatre, 1990.

[12] A propos du roman de Villalonga, voir Monika Zgustová, “Novella utòpica catalana i russa: Villalonga i Zamiàtin” (Le roman utopique catalan et russe : Villalonga et Zamyatin), Anuario de Filología, 6 (1980), pp. 507-510.

[13] Voir le site Internet http://www.sccff.cat. On peut trouver dans cette société des auteurs tels que Jordi Font-Agustí et Carme Torras.

[14] Il faudrait mentionner à part le « roman scientifique », qui s’est développé au début des années 1990 avec la collection Toc de Ficció de La Campana et le Prix du roman scientifique décerné par la Fondation de recherche catalane, avant d’évoluer vers la non-fiction. Cette tendance, avec des auteurs tels que Joan Rabasseda, Josep Tomàs Cabot, Marià Alemany, Daniel Closa et Josep Pla i Carrera, avec d’autres, comme Carles M. Cuadras avec Report. Una narració científica (Rapport : une histoire scientifique, 2003) et Xavier Moret et son Dr. Pearson (2004), est liée à ce que Carl Djerassi a nommé la « science-en-fiction » et qui, dans ses aspects réalistes ou historiques, s’éloigne de la science-fiction et du genre spéculatif. Il ne fait aucun doute que le succès que connaît cette branche en catalan est lié à une tradition nationale de vulgarisation scientifique, récemment représentée par des auteurs tels que Xavier Duran, auteur et essayiste, et Jordi José et Manuel Moreno, auteurs de Física i ciència ficció (Physique et science-fiction), Barcelone, Edicions UPC, 1994.

[15] Paru en anglais dans la traduction de Cheryl Leah Morgan sous le titre Cold Skin, Canongate US, 2007 [N.d.T.].







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