Tero Tähtinen à propos de Leena Krohn
Le Club de la Réalité Fluctuante, Tero Tähtinen à propos de Leena Krohn
Leena Krohn ne fait pas de compromis. Mehiläispaviljonki
(Le pavillon des abeilles), son dernier roman, a beau être son vingt-sixième
livre, son approche n’a rien perdu de sa radicalité.
Ici encore, Leena Krohn (née en 1947) soumet au
lecteur tout un panel de fragments de réalités qui jouent avec les frontières
de l’imagination et remettent en question les conceptions traditionnelles du
monde.
Depuis son recueil de nouvelles Donna Quijote
ja muita kaupunkilaisia (1983 ; Doña Quichotte et autres citadins,
1999), Leena Krohn joue davantage un rôle de penseuse et de polémiste que de
simple conteuse. Dans ses travaux des années 1980 et 1990, elle a développé une
forme littéraire hybride, unique et très personnelle, qui associe éléments
fictionnels et essai. Leena Krohn s’est particulièrement intéressée à la
conscience humaine, à l’écologie et à des questions morales et sociales. Son œuvre
a été traduite en 12 langues ; elle a obtenu le Prix Finlandia de
littérature pour Matemaattisia olioita tai jaettuja unia (Etres mathématiques
ou rêves partagés).
Comparé aux écrits précédents de Leena Krohn, Mehiläispaviljonki
est encore plus exigeant et impitoyable, bien que, paradoxalement, il fasse
moins de 200 pages. Comme pour nombre de ses travaux, Mehiläispaviljonki
n’est pas un roman conventionnel. Le livre se compose de brèves histoires qui n’ont
souvent qu’un vague lien les unes avec les autres ; au lecteur de les
relier entre elles.
Tout commence dans un hôpital psychiatrique
désaffecté où d’étranges sociétés se forment. Certaines restent volontairement
pauvres, d’autres financent un mode de vie somptueux en se livrant à des vols,
certaines rejettent les nouvelles technologies, l’une d’entre elles revendique
être un club d’êtres non-humains.
Le narrateur adhère au Club de la Réalité
Fluctuante, dont les membres se rassemblent pour se raconter leurs expériences
de phénomènes étranges ou paranormaux, comme la volatilisation d’un train ou la
naissance d’un être grâce à la force de l’imagination.
Les personnages sont nombreux dans le livre –
entre 15 et 20 selon le compte que l’on en fait. On ne connaît d’eux que des
fragments, et aucune analyse psychologique ne va plus loin que la surface. Certains
doivent leur nom à une caractéristique : Sans Pied, Eventreur, Paranoïaque.
Mais chacun d’entre eux joue un rôle parfaitement calculé dans la composition
de l’ensemble.
Dans le monde de Leena Krohn, l’abstrait est
prioritaire et rien n’est immuable. Un personnage appelé Immunologiste est
ainsi convaincu que l’individu se compose essentiellement de bactéries. Un
autre, le Professeur Emérite, pense que le crime est le moteur de la société.
L’allégorie du monde des insectes – le roman qui
a fait connaître Leena Krohn, Tainaron (1989 ; disponible en
anglais sur Internet : www.kaapeli.fi/krohn/tainaron/english)
en était déjà une illustration – souligne la nature chaotique du monde des
humains. Dans la ruche, chacun a une place et un rôle bien définis. Dans le
monde moderne des définitions floues – malade / en bonne santé, criminel /
juste – l’homme est une fois de plus perdu et dépourvu de la capacité de voir
le monde dans sa totalité. Il ne lui reste que des fragments et des
observations de hasard, voire les traces d’une histoire qu’on lui a racontée un
jour.
Mehiläispaviljonki est très exigeant avec
le lecteur. Chaque fragment d’histoire lance des tentacules qui s’entrecroisent
au hasard. Il n’est pas rare de revenir à un personnage, un objet ou même un
mot mentionné en passant bien plus tôt. Le livre contient au moins une douzaine
d’idées de roman ou de nouvelle, certaines étant explorées plus que d’autres.
En parfaite harmonie avec le concept du livre, la
dernière histoire, « Kolme buddhaa » (Les trois bouddhas) est l’une
de ces pistes.



