Viken Berberian

La République Consolidée de Nulle Part
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Plan B © Lina Theodorou
Traduit de l'anglais par Nicolas Richard

Avant même que l’avion atterrisse, Sigurdur Gomer était déjà tout excité. Il n’avait encore jamais vu Nulle Part, cette jeune nation dont la dénomination exacte était La République Consolidée de Nulle Part, censée se trouver quelque part sur le méridien. Le nom le fascinait. Il savait que là, personne ne viendrait le chercher. S’y rendre n’était pas sans risques, car personne ne savait avec certitude ce qu’il y trouverait. Mais  Sigurdur Gomer était décidé à y aller. Il avait entendu maintes histoires vantant les mérites de ce peuple ingénieux. Le QI moyen de la République était l’un des plus élevés au monde. Il n’y avait peut-être pas d’Einstein parmi eux, mais sur l’ensemble, de telles dispositions à la réflexion laissaient penser qu’ils finiraient par arriver quelque part. Le PNB par habitant était également élevé, supérieur à celui de la Norvège, que tout le monde était capable de situer sur une carte, mais où très peu de gens se rendaient.

Quand l’avion atterrit, Sigurdur Gomer n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Il était inquiet à l’idée de se perdre en République Consolidée de Nulle Part. Le pilote conseilla aux passagers de consulter une boussole pour se repérer. S’ils s’égaraient, cela signifiait qu’ils étaient arrivés en centre-ville, au cœur de nulle part [Nulle Part ?]. Ce qui était pour le mieux, car ni Sigurdur Gomer ni  les autres passagers ne voulaient qu’on puisse les localiser. C’était la raison pour laquelle ils étaient venus ici en premier lieu. Pour la situation géographique, la situation, la situation.

A la sortie de l’aéroport, Sigurdur Gomer monta à l’arrière d’une berline noire. On lui demanda de se bander les yeux pour être sûr qu’il ne saurait pas où il était.

         - Dites-moi au moins où on va, demanda-t-il au chauffeur.

         - Nulle Part précisément.

         - Bien, dit Sigurdur Gomer, je tiens à ce que personne ne soit au courant.

         - Comme vous voudrez, dit le chauffeur, quel que soit l’endroit.

         - Ça ne vous regarde pas, rétorqua Sigurdur Gomer, ce n’est pas pour ça que je suis ici.

         - Pas de problème, dit le chauffeur, on n’est pas obligés de retourner là-bas si vous ne voulez pas.

Et de fait ils n’y retournèrent pas.

En sortant de la voiture, Sigurdur Gomer vit un ouvrier du bâtiment en bleu de travail qui changeait les indications d’un panneau routier. « Quelque Part : 720 km » pouvait-on lire. Il regarda en direction de Quelque Part. Les routes menant au monde extérieur étaient à sens unique. Mais pour ceux qui se trouvaient à l’extérieur, il n’y avait aucun moyen d’entrer. C’était un immense soulagement, se dit Sigurdur Gomer, que ces ninjas militants ne soient pas dans les parages. Il savait de quoi il retournait avec ces moins que rien ; ils surgissaient de nulle part devant vous, de leurs tunnels secrets. Cela le déstabilisa un peu et, l’espace d’un instant, les raisons pour lesquelles il était venu à Nulle Part lui pesèrent lourdement, comme des péchés sur la conscience.

Peu nombreux étaient ceux qui connaissaient l’existence de la République, uniquement ceux qui avaient tué des civils dans l’intérêt de la paix. C’est ainsi que lorsque les choses se compliquaient, ceux qui en connaissaient l’existence venaient se mettre à l’ombre dans la République, avant de s’embarquer ailleurs pour leur prochaine campagne.

Lors de ce voyage, Sigurdur Gomer espérait échanger des notes avec ses homologues au sujet de la guerre et de la gouvernance. Mais il fallait d’abord qu’il se repère. Il demanda à l’ouvrier où se trouvait la salle où il était censé faire sa conférence.

         - Arrêtez de chercher, dit l’ouvrier, et vous la trouverez. Du calme. Puis il ajouta : Allez vers le sud, jeune home, vers le sud, en direction des champs ravagés et de l’acacia, et là, vous trouverez la salle de conférence.

Mais à la place, Sigurdur Gomer décida de marcher vers le nord et il trouva le centre de conférence au milieu de nulle part. A l’intérieur, il y avait plusieurs visages familiers, et il savait d’où chacun était venu, mais n’était pas certain de savoir comment chacun était arrivé sur place. Il s’avança jusqu’au podium et se mit à lire des passages d’un livre qu’il avait pris avec lui. Le livre traitait des bombes intelligentes et des cibles idiotes, sujet dont on discutait partout.

         - L’explosion peut être modulée en fonction d’un message intégrant des impératifs moraux, dit Sigurdur Gomer, et sa voix se propagea dans tout Nulle Part, mais en termes pratiques sa puissance et sa portée aléatoires peuvent échouer à effectuer des distinctions selon des critères de race, de religion et de croyance. Malgré les formidables progrès de la science,  l’espèce humaine ne dispose pas de la technologie pour construire des bombes super-intelligentes conçues pour des nettoyages ethniques pointus, anéantir les Belges francophones tout en préservant la minorité parlant le wallon. Une bombe véritablement intelligente serait équipée de capteurs sensoriels spéciaux capables de distinguer un ninja shiite d’un paysan druze en se basant sur leur aspect extérieur, tuant le premier et évitant le second. Les Druzes se rasent la tête qui est, typiquement, coiffée d’un turban blanc ; si la moustache est obligatoire, on lui préfère la barbe. Une bombe équipée d’un sens moral ne ciblera que les sauvages. Mais la technologie est encore loin de nous éviter les effets déplaisants du dommage collatéral.

A ce moment précis, une roquette rudimentaire venue de quelque part explosa à côté de la grande salle de la République Consolidée de Nulle Part. Le cri strident des sirènes retentit et de nombreuses ambulances arrivèrent. Sigurdur Gomer embrassa du regard les dégâts tout autour de lui. Bulbes d’orteils arrachés, minuscules vertèbres pointues, visages tuméfiés, coudes devenus mous. Il était temps pour lui d’aller ailleurs. Si seulement il pouvait se rappeler le chemin pour repartir, ou retrouver comment il était arrivé à Nulle Part. Il arriva finalement à un autre panneau indicateur : « Quelque Part, seulement 120 km d’ici. »

         - Soyons sérieux, se dit Sigurdur Gomer. Est-ce que quelqu’un pense que j’ai fait tout ce trajet jusqu’à Nulle Part juste pour aller Quelque Part ?

Avec l'aimable autorisation de la revue Inculte







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