Bogomil Gjuzel
La destruction du mur
La brique a-t-elle un sens
lors de la destruction ?
Elle en a un.
En tant qu'obstacle, que résistance
pour conserver son sens passé
dans la phrase où sont rangées d'autres
briques
dans la page du mur
Comme la machine à écrire le marteau
perce le papier-mur
les lettres tombent de l'autre côté
tout à fait incompréhensibles, en morceaux
même s'il ne s'agit que d'une lettre unique
la première de l'alphabet
l'absolu de A
La façon de détruire la plus rapide
consiste à chasser les briques A
sans lesquelles aucun mur ne résiste
ni aucune bâtisse
puis de les emporter dans le désert
et d'en faire une pyramide
qui hurlera un A aigu tonnant
de la base au sommet
pour que l'entendent les étoiles
que s'effondrent toutes les bâtisses
que soient chassées toutes les lettres
qu'elles se multiplient à l'infini
et qu'aucune ne ressemble à une autre
Ce n'est qu'ainsi qu'on changera le
discours
ce n'est qu'ainsi qu'on redressera le
monde
ce n'est qu'ainsi peut-être
qu'on écrira un nouveau chant
Mais il ne m'est resté ainsi que la fatigue
aux muscles
la poussière sèche en gorge
les briques chassées
et les têtes de ceux
qui en avaient frappé le mur
et se plaignent encore du marteau
et ma propre tête
en détruisant le mur
est aussi tombée —
en M-O-I.
Poète professionnel
Dernier mot
dernière gorgée
Tu te lèves
du bureau la journée faite
Tu prends
le dernier autobus bondé jusqu'à la cuisine
entamant le
pain humant l'odeur du four.
Faim et
plomb fondu dans le corps
Tu allumes
la télévision du jardin
et tu
parcours la presse quotidienne
du
ciel.
Rien et
toujours rien.
Les
lianes du chèvrefeuille
se
balancent dans le vide Ça ne peut plus durer il faut...
les diriger
avec des cordes sous la corniche
Ta fille
apporte une chaise pour y grimper
« La table
est mise » te crie ta femme
de la
fenêtre d'un autre temps
Après
déjeuner promenade au jardin
seul dans
ton scaphandre avec des étoiles tout autour
et
au-dessous. Il faut amarrer les antennes
le poirier
greffé a besoin d'engrais
Retour à la
cabine : « Papa, qu'est-ce que c'est
un monstre
? » Brusquement les manettes ne répondent plus
des bouts
de papier papillonnent follement
sur la
table
une
nouvelle page blanche
et le
crayon lourd comme un revolver.
En quête de mes gènes
Au début
ils semblaient s'être échappés de moi
comme des
pièces de monnaie d'un trou de ma poche
comme ces
petits Tziganes qui s'étaient fait prendre
dans un
self-service de Skopje à voler des friandises
qui
glissaient de leurs poches et tombaient dans leurs bottes ;
parce qu'à
Star Dojran, les mensonges de Koljo
(ou plutôt
cette irrésistible imagination mythologique
nourrie par
plusieurs générations de frustration
devant la
frontière gréco-yougoslave jusqu'ici fermée)
mouraient
d'envie de cet « agneau
promis » du côté grec ;
alors,
quand nous avons traversé la frontière nouvellement ouverte
au Doirani
grec il n'y avait ni banque ni bureau de change
pour que je
puisse convertir mes chèques de voyage ;
tout de
même, après avoir mangé une carpe dans un restaurant,
le patron qui
parlait un peu macédonien m'a changé une coupure de cent marks.
Finalement,
au village de Chuguntsi, aujourd'hui Megali Sterna,
il n'y
avait évidemment pas trace des gènes ou du moulin de mon grand-père,
celui qui
avait fui la pression de la patriarchie grecque en 1903 —
le lit de
la rivière était vide (son cours détourné ?) ;
sous un
platane de son époque nous avons pris quelques photos.
« Vous voulez déterrer des monnaies
turques ? » riaient les paysans,
descendants
des Grecs caucasiens qui s'étaient installés ici en 1921 ;
un certain
Yorgo nous a fait visiter le village
et puis
dans son propre bar nous a offert un café chacun,
nous autres
bafouillant nos quelques mots de grec.
Sur le
chemin du retour, en direction de Kukush, ou Kilkis,
nous avons
été pris par une averse de pluie avec quelques grêlons
(mais
qu'est-ce que cela en comparaison du tir d'artillerie lourde
avec lequel
les Grecs ont chassé les nôtres dans la deuxième Guerre des Balkans !)
avec un
unique rayon de soleil, comme la Providence, vers le Nord,
et tout ce
temps-là un gravillon aigu
me
lancinait dans mon soulier droit,
si bien
qu'en rentrant à la maison, c'est-à-dire Star Dojran,
j'avais
hâte de me débarrasser de l'intrus
et de le
balancer parmi les autres pierres au bord du lac.
Le matin
après toute une série de rêves prévisibles,
passant
finalement de l'un à l'autre comme
d'un côté à
l'autre du très grand lit,
il ne me
restait plus qu'une seule question :
Que peut
bien offrir la réalité pour que je me réveille?
Le
déjeuner, dit la femme qui partageait mon lit.
Comment le
sais-tu ? ai-je sursauté. Tu parlais en
dormant,
alors je
t'ai gardé - de quoi? - des autres
femmes.
Et
j'entendais déjà les gènes de ma famille
discutant
de qui avait obtenu quoi autrefois et pour combien...
Quand je me
suis finalement levé et habillé, à contrecœur,
il y avait
vraiment un trou dans ma poche (également à ma chaussette),
le lac
était toujours là pourtant, et la frontière ;
mais pour
mon ancêtre de l'autre côté, étais-je ici ?
ou pour mon
petit-fils qui surveillera avec une paire de jumelles
depuis cet
endroit même, moi et lui, probablement
un gravier
parmi les graviers de sable au bord du lac,
de ce
côté-ci ou de ce côté-là de la frontière,
bouton et
boutonnière du même habit ;
quant au
lac, à ce moment-là, il aura disparu.
Involution
Nous nous
croyons acteurs sur scène
et c'est
pourquoi nous disputons sans cesse
qui joue à
qui et qui est quoi
mais quoi
si dans l'obscurité là-bas
derrière la
rampe éclairée
il n'est
rien ni personne qui regarde
notre
grotesque, et pas un drame ?
Mais nous,
voilà, nous attendons
et des
applaudissements
Puis même
une huée
vaut
mieux
que ce
silence



