Dimitar Solev
La création de la légende
Pardonnez-moi de vous parler de la sorte, mais vous qui vivez en liberté, vivez dans l’illusion. Seul celui qui a connu la prison, qui a dû, à un moment donné, se confronter à lui-même jusqu’à l’exaspération, lui seul peut avoir accès à la vérité parce qu’il a sondé sa propre âme jusqu’au fond. Vous ne me croyez pas ? Je sais que vous ne me croyez pas, mais je vous le prouverai à travers un exemple concret, pour ne pas dire le mien propre. Tout ce que je vous demande c’est de me suivre, de ne pas m’interrompre et de ne pas me couper la parole. Vous verrez que vous finirez par y croire vous-même. Le monde peut avoir un nombre infini de visages mais n’est fiable que celui que vous avez vécu personnellement, intimement, que vous avez pour ainsi dire façonné de vos propres mains.
Donc voici :
Imaginez un jeune homme qui par erreur se retrouve en prison. Un étudiant plein d’ambitions, déchiré entre la poésie et la philosophie, avec un amour encore non accompli pour la femme et un amour incommensurable pour la patrie. Une nuit, lorsque vous rentrez chez vous, vous êtes accueilli non pas par un, mais par toute une bande d’espions. Q’ils soient en uniforme ou en civil, leurs visages sont tous identiques, comme s’ils avaient bouffé des pommes de terre du même champ, ou mieux, comme s’ils avaient dévoré des œufs provenant de la même coopérative depuis l’internat jusqu’au bureau. Ils vous prennent le bras, non pas pour vous amener à la promenade mais en taule. Là-bas ils vous isolent dans une piaule comme vous n’en avez jamais eue dans la maison d’étudiant, et vous laissent seul entre quatre murs sous la lampe en haut et la tinette en bas, à vous demander quelle peut bien être la cause de cette séquestration. Si, au moins, ils vous avaient enfermé dans la bibliothèque du séminaire, vous rédigeriez non seulement un mémoire de séminariste, mais même une thèse de doctorat.
Etant donné que vous êtes incarcéré pour la première fois, impossible pour vous de faire des comparaisons avec les prisons de régimes passés et de tirer éventuellement des conclusions historiques au profit de l’un ou de l’autre. C’est pourquoi, tout d’abord, sur la base d’un empirisme élémentaire, vous êtes satisfait de pouvoir constater que vous avez suffisamment de mètres cubes pour respirer, juste assez de watts pour voir et de décibels pour entendre. Vu que la gamelle avec l’eau et le croûton de pain est distribuée une fois tous les vingt-quatre heures, vous pouvez conclure que cela fait dix jours que vous êtes là. Pas la moindre trace des tortures dont vous avez pris connaissance dans les mémoires des grands révolutionnaires. D’ailleurs, le gardien de service qui vous glisse la gamelle sous la porte le fait comme si vous étiez non pas dans une cellule, mais dans un cloaque.
Le onzième jour, si votre calcul est bon, on vous sort de la cellule, vous et votre tinette. La lumière des couloirs sombres vous éblouit et la marche dégourdit vos jambes ankylosées. On vous mène à travers ces couloirs comme si on vous roulait sur un toboggan, puis on vous pousse dans une pièce dont la porte est à peine distincte du mur. Il n’y a même pas un banc comme dans les tribunaux. Peinte en gris, encore du régime passé. Vous vous retournez pour vérifier si une queue ne vous a pas poussé tel un enfant qui a commis une faute mais ne sait pas laquelle.
Quelque temps après, comme sur une scène de théâtre, des hommes en bleus de travail (qui pourraient être aussi des tenues de prisonniers) installent dans la pièce un certain nombre de chaises et un bureau. Ils ne parlent pas. Seuls les pieds des meubles grincent sur le plancher. Ils posent sur le bureau une lampe de chevet, derrière le bureau une chaise avec un dossier très haut, puis accrochent au-dessus la photo du Président en uniforme d’amiral paré de boutons dorés, avec une écharpe aux couleurs nationales comme une cartouchière en travers de la poitrine. Cela vous rappelle que vous êtes bien dans votre patrie. Donc, vous pouvez être rassuré. Lorsque les machinistes en bleus de travail quittent les lieux, dans cette salle de tribunal improvisée entre le juge d’instruction. Dès la porte franchie, il enlève son manteau, le jette sur le dossier de la chaise comme sur un mannequin et ajuste la lampe tant vers le bureau que vers vous-même. Son visage reste dans l’ombre, sa chemise est blanche. Elle ne sent pas encore la sueur - vous dites-vous, alors que vous ne vous souvenez plus quand, pour la dernière fois, vous avez revêtu une chemise propre, repassée et amidonnée.
Le juge d’instruction pose ses mains velues sur le bureau en formica. Il croise ses doigts ornés de bagues massives. Déjà une odeur d’eau de Cologne, de tabac et de cognac émane de lui sous la lampe. Avant d’ouvrir la bouche, avant même de toussoter, il sort de quelque part en dessous un épais dossier. D’après la façon dont il le pose devant lui sur le bureau, vous savez déjà qu’il s’agit du vôtre. Vous vous étonnez seulement de voir combien il est riche et fourni, alors que vous n’avez encore aucun passé politique.
Quand il vous fait signe de vous asseoir, vous vous posez sur la chaise comme sur un couvercle de tôle. La lampe vous éblouit comme un spot d’avion. S’il vous est apparu familier lorsqu’il entrait dans ce bureau de fortune aménagé pour l’occasion, il vous paraît désormais toujours plus impénétrable : rien qu’une voix qui se dissocie du visage, un esprit qui se détache du corps.
Déjà vous êtes prêt à répondre devant lui comme au confessionnal. Cependant, il n’en finit pas de feuilleter votre dossier, non pas pour classer les données, mais comme s’il eût abandonné ses pages aux caprices du vent. Il a une connaissance si claire de votre biographie qu’il n’a nul besoin de se servir du dossier pour vérifier votre identité. Il ne vous interroge même pas. Il n’attend pas de réponse et surtout pas d’objections. Il vous lit le réquisitoire comme s’il s’agissait de votre aveu. Au juge d’instruction se substitue le juge d’accusation et à celui-ci le procureur. Vous n’avez qu’à parapher toutes les pages, avant de coucher sur la dernière vos nom et prénom en toutes lettres, prénom paternel compris.
Alors vous apprenez à travers l’accusation que vous êtes l’instigateur d’une tentative d’attentat contre le premier Président. Là, tout est noté : quel jour vous avez rencontré qui, de quoi vous avez parlé et ce que vous avez comploté ensemble, où vous êtes allé et ce que vous y avez fait, où vous avez mangé un plat de tripes et où vous avez bu une limonade, à qui vous avez fait un clin d’œil et pourquoi, devant qui vous avez fait un rôt et derrière qui, un pet. Comme si vous portiez dans l’amulette autour de votre cou votre secrétaire personnelle qui tape à la machine pendant que vous ronflez et envoie ses rapports à travers vos rêves.
Le dossier est composé de tant de détails plausibles que vous êtes tout simplement stupéfait par la cohérence avec laquelle a été composée cette mosaïque. Est-il possible que vous soyez tel, sans en avoir eu la moindre idée ? Chaque parcelle de votre vie est vérifiée avec précision, mais votre portrait se trouve pour la première fois exposé devant vous. En effet, l’on ne sait rien sur soi-même avant de l’avoir appris par d’autres. S’il est vrai que nous retournons l’image du monde au fond de notre œil avant de poser le pied sur le sol, pourquoi la vérité ne serait-elle pas ce que disent les autres et non pas ce que nous pensons nous-même de notre personne ?
Vous raisonnez ainsi pendant que le juge d’instruction, en se basant sur votre dossier d’étudiant sans diplômes, fabrique le monstre du présumé auteur de l’attentat. En fait il sort du dossier un scénario où sont respectées toutes les règles de la dramaturgie, sauf que la fin est mélodramatique. En fait, malgré tous les préparatifs, l’attentat échoue : car, dans l’épilogue, apparaissent les agents de la sécurité et non pas le premier Président. Ainsi, le vrai drame anticipé se transforme en un faux drame trivial dont le finale satisfait tout le monde sauf l’auteur et le public. Car, dans cet épilogue, il n’y a pas de coups de feu mais une condamnation stéréotypée prévue dès le début du scénario et réservée pour le baisser du rideau, afin que le spectacle soit complet et occupe toute la soirée.
De même qu’on ne vous a pas demandé, au départ, de répondre à un interrogatoire intimidant, on vous demande maintenant d’apprendre le scénario par cœur. On vous lit une séquence après l’autre, une scène après l’autre et vous répétez un à un les chiffres romains et arabes et, ce faisant, non seulement vous ne devez pas confondre vos répliques avec celles des autres, mais non plus les séquences et les scènes de votre propre texte. Ces séances avec le juge durent ni plus ni moins longtemps qu’une répétition dans un théâtre de province. On vous demande, d’une séance à l’autre, d’être toujours meilleur, sans que votre condition de détenu s’améliore à proportion. Vous voilà de nouveau seul dans votre cellule, sauf que votre pensée, au lieu de se perdre dans de stériles spéculations, est à présent préoccupée par l’apprentissage du scénario.
Lorsque vous en avez fini avec l’apprentissage, vous êtes convoqué pour une répétition générale devant une commission de trois membres. La commission vous examine, évalue votre travail et vous relâche. Plus exactement, elle vous renvoie dans la cellule où pendant dix jours encore vous entretiendrez un maigre contact avec le garde de service. Avez-vous passé l’examen, êtes-vous admissible à l’échelon supérieur ou renvoyé au point départ afin de tout reprendre à zéro ? Vous n’en savez rien. Personne ne vous dit à quoi vous en tenir. Personne ne vous convoque. Ne serait-ce que pour vous engueuler, ou pour vous frapper. Rejeté des hommes, oublié de Dieu, il ne vous reste rien d’autre qu’à vous plonger dans votre rôle qui, au moins, entretient le mensonge que vous êtes le premier et non pas le dernier des terroristes. Tout cela jusqu’au onzième jour où vous devez comparaître devant le même juge. Vous êtes déjà prêt à lui faire un petit sourire comme à une vieille connaissance, mais lui, à peine rentré, vous ordonne de commencer à déclamer votre rôle tandis qu’il se débarrasse de son manteau avant même d’avoir fait la vérification de votre identité dans le dossier. Le pauvre, il n’est rien de plus qu’un souffleur dans la répétition des rôles individuels, tandis que le metteur en scène n’apparaît nulle part, pas même dans les coulisses. Quoiqu’il en soit, lorsqu’il est sûr que je maîtrise mon rôle au point d’être en mesure de le réciter même au réveil, et même, s’il le fallait, pendu entre ma lampe et ma tinette, il paraphe mon dossier et l’envoie à l’instance supérieure, ce qui n’est pas sans m’apporter, cette fois-ci, quelques privilèges.
Ainsi, par exemple, je peux, à présent, avoir de l’eau dans ma gamelle non pas une fois par jour comme c’était la règle jusqu’à présent, mais trois fois, il est vrai toujours avec le même croûton de pain. Je peux aussi vider ma tinette tous les jours et même, au passage, laver les coins de mes yeux chassieux et le bout de mes doigts. On me laisse même, au passage, faire une petite promenade, juste assez pour m’étrangler en avalant une bonne gorgée de l’air qui circule sur les toits de la prison. On s’avise même de nous raser, une fois mais à fond, c’est-à-dire à sec, le dimanche, et on nous laisse pousser un peu de cheveux, à chacun selon les caprices et la générosité de la nature. Il arrive qu’une miette de viande s’égare dans ma soupe les jours de fête, mais elle a généralement le goût d’eau de vaisselle. Quoi qu’il en soit, on sent dans l’ensemble un petit souffle de changement, qui va plutôt vers le mieux que vers le pire.
Le jour où nous serons tout à la fois lavés, rasés et habillés, ce sera le jour de notre jugement. Cela se joue dans la même salle où a eu lieu l’interrogatoire, on ne l’a même pas passée à la chaux. Derrière le bureau sont assis les trois juges, membres de la commission, remplissant à présent le rôle d’un conseil du tribunal. Sur les chaises du premier rang se pressent les condamnés aux têtes rasées. Derrière eux, cinq rangs de surveillants en uniforme. Le conseil du tribunal est surplombé par une photo artistique du premier Président dans un cadre doré et sur l’estrade trône un bouquet de micros, ce qui laisse entendre que toute la patrie est en train de suivre le procès. La famille et le peuple, la justice et le verdict - sont à l’extérieur. Tout ce qui vous reste, c’est d’imaginer les haut-parleurs sur les places en train de bourrer les oreilles de la foule du son authentique du faux jugement. La transmission en direct est suivie, sans doute sous une forme épurée, aussi par le metteur en scène principal qui se trouve peut-être à un autre poste dans les locaux professionnels du premier Président devant une table avec toutes sortes d’appareils et de boissons.
Le jugement se déroule comme au cinéma. Non pas selon un scénario qui serait le fruit d’une improvisation créatrice, mais selon celui du cahier indiscutable de la production. Chacun connaît à l’avance son rôle dans le procès et si quelqu’un ne l’exécutait pas selon les règles, le système d’alarme se brancherait aussitôt et le tournage s’arrêterait immédiatement. Une fois le défaut éliminé, le processus pourrait se poursuivre, mais malheur à celui qui n’a pas marché dans le système ou à celui qui s’est trompé.
Quant à moi, j’ai joué mon rôle correctement. J’ai dit mon texte quand il le fallait et comme il fallait, en m’efforçant d’être aussi convaincant que possible pour avoir l’air d’en être l’auteur. Ce qui veut dire que d’une part, j’évitais d’avoir l’air trop accablé, et que de l’autre, je me gardais de partir dans une rhétorique outrancière. En tant qu’artiste amateur, j’étais chargé de la tâche d’accueillir et d’expédier au bon moment les mots clefs afin que la lecture du scénario se déroulât aussi naturellement que la vie-même. Cela dit, je dois avouer que par moments j’éprouvais le curieux besoin de sortir des limites de mon rôle, non pas pour le contester, mais, au contraire, pour l’exalter. Mais j’ai reporté cette passion à plus tard car le scénario ne permettait aucune improvisation, pas même dans le but d’améliorer le texte et de contribuer au déroulement favorable du procès.
Le jugement qui dura plusieurs jours était suivi par le Sceau du jour comme un feuilleton à sensation. A mesure que les étapes du procès révélaient les détails du crime, la température générale du corps social augmentait. Non seulement l’homme ordinaire, mais même les organes dirigeants étaient consternés de voir que sous les chaudes aisselles du pouvoir populaire pouvait naître l’idée monstrueuse d’organiser un attentat contre le premier Président. C’est pourquoi, déjà pendant la durée de l’enquête, nous étions condamnés par l’opinion publique et l’énoncé de la sentence était accueilli comme une conséquence logique du mal qui, Dieu merci, avait été désamorcé à temps par les organes de la sécurité.
Moi, en tant qu’instigateur de l’attentat, j’obtins bien sûr la peine la plus lourde. Mes supposés complices s’en sortirent avec des peines plus légères, en rapport avec l’importance de leur rôle, tandis que les faux provocateurs furent considérés comme simples témoins du jugement. L’accusateur public avait demandé la peine maximale, partant du principe que le mal conçu était égal au mal commis. Mais le conseil du tribunal, qui avait pris en considération le rôle préventif des organes de sécurité, trouva certaines circonstances atténuantes et nous infligea des peines comme celles prévues par le code. Moi, je pris vingt-cinq ans, ce qui voulait dire que je sortirais de prison à cinquante ans pour terminer mes études, pour trouver un travail et pour fonder une famille.
Je fis appel, mais les instances supérieures ne firent que confirmer ma peine. Il ne me resta plus qu’une dernière possibilité, celle de faire une demande manuscrite au premier Président en personne, ce que tous me conseillèrent de faire, en commençant par mes proches parents et mes coreligionnaires, jusqu’aux avocats officiels et les autorités de la prison. J’ai longtemps hésité, non pas pour savoir si j’allais écrire ou non, mais de quelle façon j’allais le faire, car je ne voulais pas que ce fût une lettre rédigée dans le style courant, conventionnel, mais le plus près possible d’une création personnelle. Je supposais qu’un Président et un fomenteur d’attentat devaient avoir au moins un point commun, celui d’être l’un et l’autre des écrivains ratés. C’est ainsi que je rédigeai une lettre dont je n’ai pas gardé un seul exemplaire, mais dont j’ai retenu le contenu mot à mot. Je pourrais le réciter même aujourd’hui sans avoir honte de ses valeurs rhétoriques et surtout épistolaires, par rapport à nos innombrables récitals à la phraséologie creuse et autres mémoires avec des prétentions littéraires.
Mais pour des raisons compréhensibles, je m’en abstiendrai : mon dossier restera ainsi irrémédiablement incomplet s’il devait être par hasard sauvegardé pour contribuer à l’étude de notre glorieux passé. Je dirai seulement que le premier Président ne m’a pas répondu (mais comment pourrait-il entretenir une correspondance avec l’instigateur de son attentat ?). Toujours est-il que mes conditions de vie en prison se sont améliorées, si bien que désormais j’ai accès à la bibliothèque de la prison et j’ai même le droit d’envoyer à certaines adresses une lettre par mois. Qui plus est, à la première fête nationale, j’ai obtenu un papier où on m’avertit que sur la base de ma demande personnelle, le premier Président, ayant utilisé les pouvoirs qui lui sont accordés par la constitution, a réussi à obtenir une réduction de ma peine de vingt-cinq à vingt ans, avec la possibilité d’autres modifications éventuelles en rapport avec ma conduite en prison.
Entre-temps, pendant que je purgeais la deuxième moitié de ma peine, la situation à l’extérieur non seulement avait changé mais s’était littéralement renversée. Sans attendre d’accomplir l’édification du socialisme, les gens eurent brusquement l’idée de retourner en arrière, car ils s’avisèrent qu’il n’avaient pas épuisé leur énergie nationale ni leurs libertés civiles. Après avoir gouverné à vie, le premier Président se serait effondré. Son parti n’est plus unique et aux premières élections multipartites c’est le parti de ceux qui jusqu’à hier étaient persécutés et enfermés qui remporta la victoire. Tout simplement, la roue de l’histoire, au lieu de foncer vers le haut, se serait heurtée à quelque chose et se serait mise à rouler en arrière, en écrasant ceux là même qui la poussaient et en libérant ceux qui étaient repoussés. Dieu seul sait à quelle logique obéit le destin juste au moment où l’homme se dit qu’il le tient en mains.
Ainsi, moi-même, après avoir pendant quinze ans purgé ma peine, je me retrouvai gracié par le nouveau Président. Non seulement sans faire une demande expresse, mais même sans en avoir une envie particulière. Je m’étais déjà fait à l’idée que j’en avais encore pour cinq ans et voici que maintenant, soudain, s’ouvraient pour moi les portes de la liberté et je devais, dans la panique, accélérer mes projets pour le retour dans la vie des hommes libres, sinon normaux.
Les autorités de la prison me rendirent mes vêtements civils, c’est-à-dire estudiantins, jusqu’au dernier bouton, selon le règlement et il s’en fallut de peu qu’ils ne me serrent la main non pas pour me dire adieu mais au revoir. Si le prisonnier et le gardien ne sont pas nés jumeaux, ils le sont sûrement au moment de se séparer. Car que sont-ils l’un sans l’autre ? Chacun ne trouve-t-il pas son identité dans cet assemblage contre-nature avec son opposé ?
Quoi qu’il en soit, en franchissant la porte de la prison, je me sentais vraiment comme un héros de mon temps. Il n’y avait pas de soleil à l’horizon, le ciel était plutôt couvert, mais il ne faut rien de plus à l’homme jeté dans la lumineuse ambiance de la banale liberté pour qu’il se laisse guider par ses faiblesses et non par ses principes. Et savez-vous ce qui m’est d’abord venu à l’esprit ? Le goût de la mousse de la bière. Encore étudiant, j’enviais ceux qui, au lieu d’avaler de l’eau bromée, pouvaient se rincer la bouche avec de la bière mousseuse ; cela dit, il va de soi qu’il ne m’était pas du tout indifférent que ce délice fût précédé par le goût écœurant de la soupe de la cantine ou par celui d’une succulente grillade dégustée à la terrasse d’un café. Eh bien, maintenant, c’était tout ce que je désirais : une tranche de foie grillé, une petite botte de jeunes oignons et de la bière fraîche. J’avais assez d’argent dans la poche pour me le payer et me réjouissais à l’idée de m’offrir ce plaisir dans la première auberge venue. Mais à peine arrivé à la porte de la prison, je fus accueilli par un groupe de manifestants tapageurs. Avant que je puisse comprendre ce qui m’arrivait, ils me hissèrent sur leurs épaules et me portèrent sur les bras en même temps que des banderoles déployées. Surplombant leurs têtes, au milieu des slogans, je finis par comprendre que j’étais dans les mains du parti vainqueur qui célébrait ma libération comme sa propre victoire. « Vive l’instigateur de l’attentat ! » - une affiche sur deux portait cette inscription. Le chef, lui aussi perché sur les épaules de ses partisans, prononça un discours bref mais éclatant que tous applaudirent sauf moi qui avais les mains occupées à me cramponner pour ne pas tomber. Lorsqu’on me remit à terre et que le chef m’embrassa au nom de la foule, je crus qu’il avait deviné ma pensée et qu’il allait me payer un pot dans la première auberge. Le goût amer de la mousse de bière restait pour moi toujours et encore le substitut magique de ma liberté volée. Mais au lieu de m’amener à l’auberge, on m’amena à une réunion. Sans même attendre mon accord, on me plaça dans le cercle dirigeant du parti vainqueur. Ceux qui me firent cet honneur croyaient acquitter leur dette envers moi. Ils ne cherchèrent pas à s’informer sur mes convictions politiques car ils étaient convaincus que non seulement j’en avais, mais aussi que je partageais les leurs. Ils commencèrent ainsi à me trimbaler d’une réunion à l’autre, à me traîner à des conférences et à des meetings, où je me retrouvais, je ne sais comment, ou avec les instances dirigeantes, ou à la table d’honneur, ou à la tribune. Lorsqu’ils me présentaient, ils ne manquaient pas d’ajouter, à côté de mon nom, que j’étais l’instigateur de l’attentat contre le premier Président et le public m’accueillait immédiatement par des applaudissements fracassants et des ovations frénétiques qui conviennent généralement mieux aux présidents qu’aux instigateurs d’attentats.
En dehors du fait qu’au début et à la fin de mon speech je n’oubliais pas d’exprimer mon soutien sans réserve au programme national du parti vainqueur, j’avais compris que ma tâche consistait essentiellement à répéter à chaque fois mon histoire personnelle, à savoir ma tentative d’attentat contre le premier Président. Ce faisant, je me référais naturellement au scénario rédigé jadis par mes juges, qui m’avait permis de jouer mon rôle selon toutes les règles. Mais comme à présent mes juges étaient virés et que le scénario croupissait dans les archives, tandis que les condamnés occupaient des postes importants, au lieu de me limiter à ce que j’avais appris par cœur, je pouvais donner libre cours à mon imagination et user de tout mon talent de conteur. Ainsi, d’une intervention à l’autre, mes évocations des souvenirs passés étaient toujours plus riches, pour ne pas dire magnifiées, et mon rôle dans l’attentat historique toujours plus conséquent, plus noble, plus vénérable. Si j’avais pu jadis, dans mon rôle de conspirateur, lors du procès, être assez persuasif pour convaincre mes coreligionnaires, il n’y avait aucune raison de me fatiguer à présent devant ces mêmes personnes, pour leur prouver que je n’étais pas ce qu’ils croyaient. Je les aurais tout simplement déçus. Qui devient âne, doit savoir porter son fardeau. Et s’il lui arrive de lui donner un coup de sabot (je veux dire au fardeau), il devient cheval.
De mes projets personnels conçus en prison, et se rapportant à la période où j’aurais recouvré ma liberté, il n’était plus question. Je ne songeais plus à terminer mes études, ni à travailler, ni à fonder une famille. Pour tout cela, il était déjà trop tard. Et qu’en serait-il advenu, je me le demande, si j’avais purgé ma peine jusqu’au bout et si j’avais été relâché sous l’autre régime ? Mais il faut croire qu’il y avait un Dieu pour moi. A présent je suis membre de l’étroite présidence du parti vainqueur et aussi élu député du Parlement de la République. D’un côté ça coule, de l’autre ça rouille, je n’ai pas de quoi me plaindre, je peux sans problème joindre les deux bouts. On m’a octroyé un grand deux pièces où je peux jouer au baby-foot. Il est vrai, je n’ai pas de femme, mais des femmes, j’en rencontre partout où je vais. La plupart, plus très jeunes, plutôt de ma génération, déçues par la vie ou contrariées pour une raison ou une autre. Elle me regardent comme un Dieu qui n’en finit pas de monter. Il me suffit de leur faire savoir que je suis le fameux instigateur de l’attentat du premier Président pour qu’elles commencent non seulement à me regarder avec admiration, mais pour qu’elles tombent à mes pieds, prêtes à les embrasser. Je ne souffre pas de fausse modestie. Le faux rôle me suffit. L’ayant une fois accepté, je dois le jouer correctement jusqu’au bout. C’est ma responsabilité face au peuple. Et le peuple a besoin de croire, quand bien même il s’agirait de mensonges. S’il en est ainsi, donnons-les lui et même, vendons-les à bon prix. C’est là ma conviction, et non pas le programme national du parti vainqueur. Lorsque mon parti, de vainqueur se retrouvera vaincu – espérons que cela n’arrivera jamais ou, de toute façon, le plus tard possible – mon rôle sera peut-être démasqué, à moins qu’il puisse servir, on ne sait jamais, les intérêts du nouveau parti qui se présentera lui aussi avec son programme national.
C’est pourquoi, chaque soir, lorsque je rentre de mes réunions, conférences et meetings, je m’affale dans le fauteuil devant la télé et j’attends que mon visage émerge sur l’écran, le visage de l’instigateur de l’attentat contre le premier Président. Alors je décroche le téléphone officiel et je commande mon dîner privé : foie d’agneau grillé dans une crépinette, du fromage roulé dans la cendre et pas plus d’une demi-douzaine de bières modérément froides. Je ménage ma gorge pour mes contributions à venir. Ce dont je me charge, comme vous le voyez, non pas en amateur, mais en vrai professionnel. Si l’on ne veille pas à préserver son image péniblement conquise, on est seul responsable si elle s’altère avant l’heure et se révèle fausse encore de votre vivant.
Alors, en dégustant mon dîner de célibataire, je m’imagine le premier Président devant le même écran de télévision et je me demande s’il mastique encore des viandes choisies ou s’il est en train d’avaler son bol de soupe. A-t-il compris combien le peuple est inconstant et combien il aime voir en bas celui qui était en haut, alors que déjà un autre lui grimpe sur le dos ? L’individu est le jouet du destin, mais tout rôle doit être joué comme il faut : aujourd’hui vous êtes instigateur d’attentat, demain, Président. Ici, pas de triche ! Que cela vous plaise ou non, vous devez vous identifier au rôle qui vous incombe et il est, à coup sûr, le plus rentable de jouir de ses bienfaits avant de se trouver contraint d’expier ses conséquences.
C’est ce que je fais. C’est ce que le peuple veut. Le monde a prévu que les choses se passent ainsi. Je ne parle pas de Dieu qui est responsable de la création des légendes.



