Liljana Dirjan

Balkan
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Photo by Obsessive Possessive Aggression

Je suis assise en face de ce monde
printemps-automne 1993
pieds nus et négligée
verger à l'abandon
tuile égarée, porte brisée
rideaux flottant au vent
déchirés

les nouveaux poèmes ont peur

de m'approcher

et de lécher le sel de ma main




Devant un nouveau poème

Je ne sais ce qui me donne le plus de joie

lorsque je me découvre devant toi

ou lorsque je te cache en moi

Je ne sais ce qui m'épuise le plus

lorsque tu me découvres

ou lorsque tu mets le doigt sur ma bouche

Toi, que vois-tu en moi ?

Toi-même, à vingt ans de distance

Que vois-je moi, en toi ?

Moi-même, il y a vingt ans.

(dans l’entre-temps, pas de temps entre nous)




Stalactites

Vous épiez derrière les fenêtres

lourdes et transparentes

vous perturbez ce peu de notre saison chaude

dans un tas d'états sabbatiques

je vous regarde avec amour vous affermir

la voûte est votre racine

vous presque inhérentes à elle

déjà en chute

suicidaires, fluides et limpides


Le rossignol

L'hôte des forêts obscures

à chanter gorge ronde et voix bleue

devient l'obscurité

il ne sait sa raison d'être là maintenant

s'il est utile ou entendu

sa voix fait seulement trembler son coeur

il s'infecte lui-même

son chant s'étouffe

il souffre jusqu'à l'aube

jusqu'à ce qu'épuisé de labeur nocturne

il concentre son organe, observe sa robe

se touche le cœur (il est là, je suis vivant)

et s'envole à travers l'éther

sans se retourner dans les airs

sans un regard derrière soi

il ne sait rien de la poussière sonore

qui entre-temps

comme un reliquat de sa gorge

est tombée sur les bois

et les a emportés




La peau

Ce n'est que maintenant ce matin

que je me souviens de toi autrefois

bien que nous n'ayons nous deux jamais été séparés

appuyés à la même clôture nous arborions un même sourire

sur ces anciens clichés nous traversions combien d'années

nous respirions tous les espaces attouchés

et voici ce matin

que me revient au nez l'acre vapeur que l'antilope rapide
dégage en sa fuite au galop

saisie dans son sommeil par sa propre peur - le chasseur

et je signe au passage de ce même nom

ces premiers poèmes

(je crie en mon rêve - je n'ai pas peur

et je crie en réalité - j'ai peur)

 

O ma peau

de ton odeur soyeuse alors tu me gardais
des hommes mous - ménagerie indifférente

et jamais jusqu'ici je n'ai trouvé le temps de te remercier
car je restais collée

à cette grille d'acier incandescente de froideur
derrière laquelle Lui
le tigre rayé d'ocre doré
va et vient nerveusement

s'arrête un peu et du regard abat les hérons blancs

envolés dans le ciel

copies déjà anciennes de la liberté

tellement fins et longs, sans poids et argentés

âmes fragiles - et soeurs des cieux

Je repose dans une chambre inconnue
parmi les fleurs de givre des fenêtres
et je le vois où l'on n'arrive pas,
libre,

regarder en dedans, se balader de haut en bas

sous une couverture usée je cache mon visage

non plus de peur mais bien de honte

puisque depuis longtemps je ne suis plus (ni toi, ma peau)

tellement lisse

fraîche et juteuse

face à

l'éclat neuf de ce jeune regard jaune

qui d'un sourire fait fondre le verre

et d'un murmure plie mes grilles

derrière lesquelles mon âme ressemble de plus en plus

à une boule de coton blanc ratatiné




L'archange Gabriel, Lesnovo

Un froid glacial

tu écartes de tes mains nues la neige tassée

il floconne sur nous

la neige pince au long des fils

le courant libéré éclate en étincelles

sous ce regard

la nacre passe au gel

le gel ronge nos mots

c'est un endroit tout nouveau pour nous deux
nous ne savons rien du fil d'or
qui se tresse autour de nous, qui nous étreint
de sa veine pure

pour les autres rien n'annonce l'instant
toi et moi

chambre avec vue sur les accès intérieurs
bouteilles vides, caisses, conteneurs
journaux déchirés, pauvreté
journée vide glacée
toi et moi

selon cet horaire immanquable

chacun fourré dans l'autre

nous offrons nos visages

sur la montagne

une aile flotte par-dessus nous

s'approche le vent blanc dévalant de Lesnovo

au pied du versant

et l'ombre vaste en est




L'olivier

Corps craquelé noueux
à mi-chemin du fruit tu es
ô amertume sucée du sol
carcasse séculaire juteuse
fouettée par la vie

(et le ciel te leurre et la mer te séduit)
déployée

tu réchauffes le climat et la région
pendant que tu enfantes seule
sur l'île longuement et sans bruit
ton fruit noir et friable
éclate transporté
sous la dent virile
et répand sur la lèvre
un flux d'huile




A défaut des preuves

L'huitre

(oh cet œil ouvert)

est une île d'os et de contenu marin,

proximité, échange - vu touché -

équilibre qui s'éclipse puis revient

retraite enfouie isolée,

aliment rare pour la pensée et le palais

(oh la commissure hurle)

et les voraces disent encore

(tu me demandes comment ça va ?)

tandis que la voix marine

grouille dans mes oreilles

et la chair bat dans mes tempes

je n'entends pas, ne vois pas,

ce qu'il en est

pendant que je me tiens soudée au fond par l'os,

agrandie et seule

je disparais dans une bouchée

ouverte

je ne distingue pas
la nacre de la glace




Dit tout simplement

À la poésie je demande cependant

pourquoi n'a-t-elle donc pas les

bouches et les portes ouvertes

lorsqu'inconsolable elle nous transit

avec un visage qui s'évanouit

au-dessus de nos cuillères et nos assiettes

et s'amplifie à tue-tête

le coup contre le plafond

derrière lequel ahane le glacier

alors qu'elle pouvait tout simplement elle pouvait

se tourner vers nos couverts

se servir

manger de notre pain

en échange contre le vide

devant lequel en guise de réponse

ma mâchoire serrée

mord dans la glace

qui cette nuit s'est formée

entre mes dents




Hélène de Troie

Après tant d'histoire

les aléas de l'amour

(les Ménélas les Pâris etc.)

le régime des dieux et des lances

la voici ce soir à côté de toi

l'immense

la ronde

Troie ravivée

rugit

à l'encontre des bonnes manières

et le sens du babil des actuels

ennuyeux chœurs citadins

le couteau et la fourchette qui très certainement

tranchaient les coutures de l'âme

explosent comme une malédiction nouvelle

- un peu de thé - dis-tu

oh juste comme il se doit

à la montagne

vertige







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