Vlada Urošević

Le manuscrit de Kitab-an
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Traduit du macédonien par Harita Wybrands

        I.

        Lors de l’incendie de Skopje, durant l’automne 1689, ce manuscrit rédigé en turc fut détruit ; il n’en resta qu’une feuille de parchemin coupée en deux par quelque impatient pillard de trésors : la feuille était fendue par le milieu, de haut en bas, si bien que pour reconstituer le texte il eût fallu réunir ses deux moitiés. L’une, la gauche, avait été consignée et conservée - comme souvenir et curiosité - par un officier du général Picolomini, Josif von Zariæ, de l’armée autrichienne, au moment même où la ville brûlait, incendiée de toutes parts. L’autre, la droite, fut retrouvée une dizaine de jours plus tard dans l’herbe sèche de l’automne, près du mur de la mosquée de Mustapha Pacha, par le pieux et érudit Chamizad Moussa-efendi originaire de la ville sainte de Quom, en Perse. Sa trouvaille ayant échappé aux flammes, celui-ci considéra celle-ci comme un signe évident de la grâce divine.

        II.

        Le texte calligraphié sur le parchemin était en fait une citation du manuscrit de l’alchimiste arabe Kalid ibn Yazid, prince de la dynastie des Omeyyades. Ce manuscrit était lui-même un extrait du livre connu sous le titre de Entretien du roi Kalid et du physicien Marien. La citation était d’une origine plus ancienne : pour certains, elle était de la plume de Volos Demokritos (surnommé plus tard le « Pseudo-Démocrite ») qui, deux siècles avant Jésus-Christ, avait rédigé en grec, à Alexandrie, sa Physique, un livre sur la transmutation des métaux en or. Bien plus tard, au VIIème siècle, à l’époque de l’empereur byzantin Héraclius, protecteur des sciences occultes, ce manuscrit aurait été remanié par l’alchimiste Stefanos d’Alexandrie, tandis que l’œuvre de Stefanos sera reprise par son disciple Arianos, moine ermite de Palestine, surnommé plus tard Marien. Ce moine alchimiste restera - en dépit de la différence de confession - le maître du jeune prince, fils d’Héraclius, que des intrigues de la cour avaient écarté du trône et qui, dans son exil forcé deviendra amateur, puis grand connaisseur de l’alchimie. Persécutées en Europe - où déjà l’empereur Dioclétien avait donné l’ordre que l’on brûlât tous les livres de « la chimie égyptienne », - les sciences ésotériques se propageront dans le monde arabe. Yabir ibn Hayam, l’un des érudits arabes qui avait le plus contribué au développement de l’alchimie, connu sous le nom de Yabir de Koufa, disciple du calife Yafar, fera usage dans ses propres œuvres de nombreuses formules et citations du livre de Kalid ibn Yazid. Certaines de ses œuvres - Tout sur la perfection, Le livre sur les fours - seront connues des érudits byzantins. A travers Constantinople, elles se répandront dans d’autres parties de l’Empire byzantin ; l’une d’entre elles, traduite préalablement en grec, sera recopiée par Vassili Vratch, alchimiste byzantin de la fin du XIème siècle, moine sur les berges du lac d’Ohrid, probablement d’origine slave qui, condamné comme alchimiste et comme bogomile, finit sur le bûcher un jour de carême, en 1118. Une copie de l’un de ses textes, cachée parmi des copies de livres saints, sera conservée dans l’église Saint Pantéléïmon d’Ohrid : lorsque, au XVème siècle, cette église sera transformée en mosquée, le manuscrit retombera entre les mains d’Ali ibn Sina, un derviche d’Ohrid, particulièrement savant, appartenant à la secte des Mevlevis, connaisseur et pratiquant du soufisme. Après l’avoir traduit en turc et calligraphié sur du parchemin, il l’offrira au commandant de la forteresse de Skopje, Egit-pacha.

        A la mort de ce dernier - dont le monument funéraire portera une clef gravée, non pas comme signe de pouvoir mais comme symbole de la connaissance des sciences occultes - le manuscrit se retrouvera, d’après une liste de livres plus tard disparue, dans le Kitab-an de Skopje, la grande bibliothèque musulmane qui, outre des commentaires des sourates du Coran, possédait aussi des traités néoplatoniciens et ésotériques. Lors de l’incendie de la bibliothèque, durant l’assaut de Picolomini, le pillard inconnu déchirera une feuille du livre avant de le jeter dans les flammes. Il l’emportera avec lui, mais, vraisemblablement chargé d’un trop grand nombre d’objets précieux, il finira par la déchirer par le milieu et la perdra en cours de route.

        III.

        La moitié gauche de la feuille, en possession de Josif von Zariæ, - transférée avec les archives militaires, les collections de curiosités, les bibliothèques personnelles et les musées privés - se retrouvera au début du XXème siècle dans un magasin d’antiquités de Vienne. C’est là que, en 1923, par une après-midi de printemps, elle sera achetée par Isak ben Sarouk, grand connaisseur de la Kabbale et des sciences occultes, assistant à la Chaire des Langues Orientales de l’Université de Prague. Ce dernier n’aura aucun mal à identifier l’origine du manuscrit. Lisant couramment le turc, l’arabe et le perse, il comprendra d’après la forme des lettres, mais aussi par certains écarts grammaticaux et les habitudes du copiste, que ce fragment manuscrit provenait des Balkans, qu’il avait été recopié ou traduit de quelque texte plus ancien, du XVème siècle environ et, d’après les quelques mots conservés en entier sur la page violemment déchirée, il devinera qu’il s’agissait d’alchimie. Préparant à l’Université de Prague un doctorat sur les traces des doctrines islamiques ésotériques dans le folklore musulman des Balkans, Isak ben Sarouk n’hésitera pas à entreprendre, quelques mois après, un voyage vers le sud. Il arrivera à Skopje vers la fin juillet et s’installera dans l’auberge « Jantche-khan » construite, à ce qu’il en déduisit, sur les fondations d’un khan où s’arrêtaient jadis des caravanes dont la destination était l’Asie mineure et le Proche-Orient. L’auberge était inconfortable et médiocrement tenue. Désireux de se familiariser avec l’atmosphère orientale, Isak ben Sarouk réussit à ne pas s’y sentir trop mal. En revanche, il passera ses journées à arpenter le marché de Skopje, à s’entretenir avec des paysans, des artisans et des commerçants, à se renseigner sur certains derviches, sorciers, herboristes et rebouteux. Le vieux manuscrit acheté a Vienne sera rangé dans la grande malle de voyage installée dans un coin du rez-de-chaussée de l’auberge, protégée par trois serrures.

        IV.

        Entrant un beau matin dans l’échoppe d’un barbier blottie dans une ruelle reculée de l’ancien marché, Isak ben Sarouk apercevra, accrochée au mur et encadrée, la patente d’artisan du barbier. Sous le verre souillé de chiures de mouches, en bas de la page où trônaient deux figures de femmes représentant les allégories des arts et des métiers, il remarquera, au milieu de quelques photographies jaunies, un vieux morceau de parchemin sur lequel s’arrêtera son regard. En l’observant de près, il reconnaîtra aussitôt 1’autre moitié du manuscrit qu’il avait acheté quelques mois auparavant dans la boutique de l’antiquaire de Vienne. Il aura la quasi certitude qu’il s’agissait du même manuscrit, mais jugera néanmoins nécessaire de procéder à des vérifications, chose impossible à faire sur-le-champ.

        Essayant de cacher son émotion, Isak ben Sarouk commencera par se renseigner sur l’origine du morceau de parchemin jauni. Le propriétaire de l’échoppe lui répondra tout d’abord de façon évasive, convaincu d’avoir à faire à un fonctionnaire des impôts, ou encore à un provocateur politique. Mais se rendant compte qu’il n’en était rien, la ruse orientale prendra vite le dessus sur la méfiance, refusant dès lors tout commentaire au sujet du manuscrit qu’il prétendra tenir de son défunt père et qu’il proclamera sacré. Son tempérament passionné et son zèle oratoire finiront par attirer un grand nombre de curieux dans l’échoppe.

        N’ayant pas obtenu l’autorisation de sortir le parchemin de son cadre à cause de la méfiance de son propriétaire, Isak ben Sarouk réussira malgré tout à le scruter de près et à se convaincre définitivement qu’il s’agissait là de l’autre moitié du même manuscrit, à savoir de la moitié droite de la feuille dont la gauche était rangée dans sa malle de voyage. Après avoir réitéré plusieurs fois, sans succès, son offre pour l’achat du vieux parchemin, il quittera l’échoppe résigné, suivi par de nombreux regards à la fois intrigués, apitoyés et moqueurs.

        Les racontars du marché, ce jour-là, n’auront plus de charme pour lui. Il rentrera de bonne heure dans son auberge mais aura du mal à s’endormir : des petits cafés environnants lui parviendront des bruits de tambours, des cris d’allégresse lancés aux danseuses du ventre et, par moments même, le cliquetis des tambourins. Dans son demi-sommeil, Isak ben Sarouk entendra, à plusieurs reprises, quelqu’un frapper contre la vitre. Il se lèvera et, dans l’encadrement de la fenêtre entrouverte, il apercevra un visage inconnu qu’il reconnaîtra plus tard comme étant celui de l’un des badauds de 1’échoppe du barbier. L’inconnu lui tendra, en se tortillant et en faisant des simagrées, un rouleau de parchemin froissé. Isak ben Sarouk y reconnaîtra la deuxième moitié de la page arrachée du vieux manuscrit. L’inconnu montrera avec les doigts de ses deux mains le prix demandé pour ce service. Isak ben Sarouk lui donnera dix dinars, refusant de savoir comment ce vaurien avait pu s’emparer du précieux manuscrit.

        Puis, allumant la lampe, il sortira de sa malle l’autre moitié. Les deux moitiés s’ajusteront le long de la ligne tortueuse qui, il y a plusieurs siècles, les avait séparées. Mais lorsqu’il commencera à lire le texte enfin reconstitué, l’obscurité se fera soudain dans la chambre. Un court-circuit dans l’auberge, une panne dans la centrale ?... nul ne le saura. Isak ben Sarouk rangera à la hâte, en tâtonnant, les deux feuilles au fond de sa malle qu’il fermera à clef.

        Ce qui arrivera le lendemain peut être interprété de plusieurs façons.

        A. - Isak ben Sarouk se lève de bon matin et, remettant la lecture du manuscrit à plus tard, s’en va faire son habituel tour du marché. Il évite de passer à côté de l’échoppe du barbier, mais à un moment, on ne sait comment, il se trouve juste en face d’elle. En proie à une vague culpabilité, il détourne le regard et cherche à s’en éloigner au plus vite, mais le barbier lui fait joyeusement signe de la main en lui souhaitant une bonne journée et lui demandant des nouvelles de sa santé. Rongé de remords, il est obligé d’entrer. Après le rituel échange de politesses, le regard de ben Sarouk tombe sur la patente : sous la vitre souillée, se trouve, intact, le morceau de parchemin, comme si personne ne l’avait jamais touché. Mais ce n’est pas le même texte : à présent, à côté des photographies, se trouve la moitié gauche du parchemin, celle qui jusqu’alors appartenait légalement à Isak ben Sarouk. Consterné, celui-ci n’arrive pas à en détacher le regard, puis, sans saluer, il sort de l’échoppe, court jusqu’à son auberge et ouvre fébrilement sa malle. Il n’y trouve que la partie droite du manuscrit. Sans la moindre hésitation, il la brûle à la flamme d’une allumette puis, aussi vite que possible, il quitte Skopje.

        B. - Isak ben Sarouk traverse de bon matin le marché, ayant préalablement vérifié les serrures de sa malle, se réjouissant à l’idée du plaisir, remis à plus tard, que 1ui procurera le déchiffrement du manuscrit. Il y remarque une grande agitation. Il y a un attroupement dans la ruelle où se trouve l’échoppe du barbier. Il apprend qu’au cours de la nuit quelqu’un a cambriolé l’échoppe et tranché la gorge du barbier qui, pour des raisons inconnues, s’y trouvait. Pendant qu’Isak ben Sarouk reste planté là, consterné, les badauds le reconnaissent et le dénoncent à la police, n’oubliant pas de signaler l’intérêt singulier qu’il avait manifesté pour le manuscrit encadré qui, à présent, avait disparu. On l’amène au poste, on lui fait subir un interrogatoire, on le traite avec brutalité, mais il nie énergiquement tout rapport avec le meurtre et le vol du manuscrit, sans mentionner cependant son visiteur nocturne. On envoie chercher sa malle, on l’ouvre et on la fouille à fond : on n’y trouve aucune trace du parchemin recherché. A la grande stupéfaction d’Isak ben Sarouk, à l’endroit où au cours de la nuit il avait rangé les deux moitiés du manuscrit, à présent il n’y a plus rien. Il montre alors les lettres de recommandation qu’il porte avec lui et la police change aussitôt d’attitude à son égard, elle va jusqu’à lui présenter ses excuses. On le libère aussitôt, mais le fonctionnaire de police lui conseille de quitter la ville au plus vite car on parle déjà beaucoup trop de lui. Il reprend sa malle et quitte Skopje sur le champ.

        C. - Ayant fait son tour habituel du marché, Isak ben Sarouk rentre vers midi à son auberge. Il va dans sa chambre, ferme la porte à clef et ouvre la malle. En proie à une grande émotion, il s’apprête à lire enfin le texte complet du manuscrit. Il tire du fond de sa malle les deux moitiés du parchemin.

        Mais dès le premier coup d’œil il se sent défaillir. Il se frotte les yeux et, reprenant ses esprits, il doit se rendre à l’évidence : il tient entre ses mains les deux mêmes morceaux de parchemin, c’est-à-dire les deux moitiés gauches du manuscrit. Sur les deux feuilles tout est identique : la qualité du parchemin, les caractères arabes, les taches d’humidité, la ligne irrégulière de la déchirure. Il lit les mêmes mots en double, les mêmes phrases incomplètes. Dans un accès de colère, il les froisse et les jette par la fenêtre. Puis il demande au garçon de l’auberge de lui appeler un fiacre. Il charge sa malle et ordonne au cocher de le conduire à la gare. Il quitte Skopje par le premier train.

        D. - Traversant ce matin-là le marché, Isak ben Sarouk s’étonne d’être la proie de multiples regards. Il se fait aborder par des êtres étranges : des estropiés couverts d’ulcères, des borgnes à l’œil marbré, des bègues et des sourds-muets à l’allure louche et inquiétante. Mendiants, revendeurs, trafiquants de toutes sortes… La nature obscure de leur métier se lit dans leur visqueux sourire de larbins, d’âmes vendues. Avec un air de louche complicité, de familiarité vexante et malsaine, ils lui offrent leur marchandise : toujours la même feuille de parchemin qui se présente comme la copie du manuscrit dont les deux moitiés gisent au fond de sa malle de voyage. Certaines de ces feuilles semblent ne pas se distinguer de celles qu’il a cachées dans sa malle, elles ont la même teinte jaunâtre, on y reconnaît la même calligraphie noble et harmonieuse, le même travail attentif de mise en page. Ce sont parfois de très bonnes copies, mais quand même des copies - ce qui se voit à certaines incohérences dans les finitions ou encore, à des fautes à peine perceptibles lors de l’abréviation des mots. D’autres, plutôt minables dans leur tentative de ressembler à l’original, ne sont qu’un gribouillage indéchiffrable, effectué à la hâte, trahissant l’ignorance du copiste. Mais entre ces extrêmes, il y a toutes sortes de variantes qui font que les différences entre les unes et les autres ne paraissent pas aussi tranchantes : l’art de l’imitation y atteint parfois une parfaite ressemblance avec l’original, pour tomber ensuite, à propos de quelque détail, dans un dilettantisme évident. Les marchands affluent de toutes parts, lui montrant leurs grimoires, accompagnant leurs gestes de clins d’œil et de sons inarticulés. Ils sortent leurs feuilles de partout : de leurs gilets, de leurs poches, de leurs manches. Quelques uns d’entre eux possèdent même plusieurs exemplaires du même manuscrit, parfois de la même qualité calligraphique. Sous les yeux écarquillés d’Isak ben Sarouk, certains vont même jusqu’à déchirer la feuille en deux, afin d’obtenir deux moitiés identiques à celles qui sont en sa possession. Le marché semble foisonner de faux, de doubles, de copies du manuscrit qu’il avait pourtant soigneusement rangé dans sa malle. Exaspéré, il agite les bras dans tous les sens, essayant de repousser la foule qui l’encercle, puis il cherche éperdument à se frayer un passage jusqu’à son auberge. Là, il ouvre fiévreusement la malle, en tire les deux moitiés de la feuille et les scrute attentivement. Jusqu’alors il n’avait pas songé à douter de leur authenticité, mais à présent il remarque une série de fautes, toutes sortes de petites incohérences, voire des traces de tricheries savamment masquées. Désespéré, il doit constater que certains des exemplaires qu’on lui avait présentés dans les coins sombres du marché étaient bien plus près de l’original que les feuillets qu’il possédait, alors que l’original lui-même était infiniment lointain, inaccessible, ce qui rendait vaine toute prétention à une quelconque vérification. Sans même essayer de déchiffrer le texte, ne croyant plus à son authenticité, il déchire les deux feuilles de parchemin en petits morceaux et les jette dans les cabinets situés dans la cour de l’auberge. Aussitôt après, il quitte Skopje.

        V.

        Toutes les versions de cet événement sont plausibles à partir du moment où chacune d’entre elles se termine par ce seul fait certain : le départ inattendu d’Isak ben Sarouk, qui quitte Skopje sans emporter le précieux parchemin dans ses bagages. Tout ce que l’on sait, c’est que plus tard, dans sa dissertation de doctorat, où il rapportera de nombreux détails du passé de la Macédoine en s’appuyant sur des documents, il ne fera pas la moindre mention du vieux manuscrit.

        En fait, sur le sort des deux moitiés du parchemin, nous serons informés par d’autres sources, et ce de façon indirecte, par le biais d’autres événements librement interprétés. Il est sûr cependant que l’histoire du manuscrit continua à agiter les esprits bien après le départ d’Isak ben Sarouk de Skopje. Des bruits coururent sur le marché, que l’on n’exprima jamais clairement, mais toujours en chuchotant, par des sous-entendus et des clins d’œil, par des phrases inachevées, des gestes, des onomatopées sonores et des expressions significatives du visage. Les quelques articles parus dans les journaux - les petites feuilles locales - les anecdotes que l’on raconta, et les rapports de police permettaient toutes sortes d’interprétations, souvent équivoques et contradictoires. C’est pourquoi le cours de cette histoire, telle qu’on la raconte aujourd’hui, comporte des moments obscurs et inexpliqués.

        Ce qui étonne, bien sûr, c’est qu’un manuscrit dont le destin a pu être suivi durant plusieurs siècles puisse laisser aujourd’hui une trace aussi illisible. Mus par le désir d’expliquer les multiples versions de ce récit, certains affirment qu’à cette époque demeuraient à Skopje deux personnages portant le nom d’Isak ben Sarouk. Voire que tous les deux séjournaient dans la même auberge. D’autres vont jusqu’à dire - en exagérant bien sûr - qu’il y en avait quatre. Si on devait prendre en considération cette hypothèse invraisemblable - qui même aujourd’hui continue à circuler parmi les citoyens plus âgés de cette ville et qui représente en fait la version redoublée du double classique - alors chacune des versions mentionnées pourrait être considérée vraie : tous les personnages portant ce nom ont séjourné dans la ville dont la vie suit son cours selon le rythme qui lui est propre, mais pour un bref moment, leurs histoires respectives s’écartent de la ligne commune, du courant principal, qu’elles ne rejoindront que plus tard.

        Bien sûr, il n’y a aucune preuve que quatre individus portant ce même nom, qui n’est pas des plus courants, auraient séjourné à Skopje vers la fin du mois de juillet 1923. Mais ceux qui ont l’habitude de feuilleter les annales de cette ville savent qu’une personne du nom d’Isak ben Sarouk s’était trouvée a Skopje en 1893, plus exactement, quelques années après l’incendie de cette ville et le pillage qui avait suivi. Selon un rapport du cadi de la Sublime Porte, cette personne aurait été surprise en train de dessiner le plan de la ville et aurait été inculpée comme espion au service de l’Autriche. Son histoire ultérieure restera inconnue. Un autre Isak ben Sarouk se trouvera mentionné dans la missive envoyée en 1783 au cadi de Skopje par la Sublime Porte, parce que suspecté, en tant que Juif, d’acheter des esclaves ayant déjà adopté l’islam, dans le seul but de les convertir à sa propre religion. Selon quelques autres sources, ce personnage, sans doute prévenu à temps des possibles conséquences de ses agissements, aurait disparu de la ville cette même année. Un troisième personnage portant ce nom sera mentionné, en passant, dans le récit de voyage de Irbi et Mackenzie (Voyage à travers les pays slaves de la Turquie européenne). Ce personnage aurait attiré l’attention de ces auteurs anglais qui passaient par Skopje en 1873, pour avoir essayé de convaincre le pacha, gouverneur de la ville, de procéder à l’assèchement des Marais de Katlanovo dans le but de sauver Skopje de la malaria. Son acharnement ne lui aurait valu cependant que la haine et la suspicion des Turcs. Le quatrième de cette série - si nous admettons qu’il y ait eu quatre visiteurs de la ville, non pas au cours de la même journée mais à des époques différentes de l’histoire - serait l’orientaliste praguois qui s’y était trouvé en cet après-midi de juillet 1923. Mais, qui est alors l’étranger inconnu déterré des ruines de l’hôtel « Makedonia » lors du catastrophique tremblement de terre de 1963, dont les documents personnels ne furent jamais retrouvés, mais qui, au moment où la mort l’avait frappé, tenait entre ses mains les deux moitiés chiffonnées d’un parchemin déchiré par le milieu, couvert de caractères arabes, et dont le visage n’exprimait pas la crispation de la mort, mais rayonnait d’un sourire bienheureux ? De consciencieux spécialistes chargés de procéder à l’identification de chacun feront traduire le manuscrit. Dans la traduction jointe au rapport officiel, on peut lire : « Nous sommes tous partis du même lieu et aspirons au même but, mais nous sommes sensés y parvenir par des chemins différents. La longueur des années change l’homme car il est captif du temps, et c’est ce qui introduit de la confusion dans son rapport aux choses. »

        Les spécialistes n’avaient pas découvert qu’il s’agissait là d’une citation d’un vieux livre d’alchimie ; mais, à supposer qu’ils l’aient fait, nul ne peut savoir si cela eût changé quoi que ce fût à leurs recherches.







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