PROSE : La troisième composante, de Siân Melangell Dafydd (gallois)

La troisième composante
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Photo : Karolis Zukauskas
Traduit du gallois par Marie-Thérèse Castay

George Owens a quatre-vingt-dix ans et vit une véritable histoire d’amour avec l’eau. Nageur né, il sait depuis sa plus tendre enfance que l’eau est son élément naturel et a cherché sans relâche à comprendre ce troisième élément qui assemble les molécules d’hydrogène et d’oxygène pour créer l’eau. Par-dessus tout, il est irrémédiablement attiré par la rivière Dyfrdwy – la Dee – dont le lit sinueux ressemble à une veine de son bras. Il sait de façon instinctive que de par sa naissance il est le propriétaire et le gardien de cette rivière et en trouve même la preuve dans un livre. Pour asseoir cette possession, il décide de descendre toute la rivière à la nage, de son Meirionnydd rural jusqu’à son estuaire, dans la ville anglaise de Chester. Approchant maintenant la fin de sa vie et continuant toujours à nager, George est conscient de la distance qui se creuse entre lui et sa famille, ainsi que ses voisins, fermement attachés à la croûte terrestre, et il s’interroge sur la pulsion qui le ramène toujours vers la Dee. « Pourquoi se sent-il toujours aussi proche d’elle, plus qu’il ne l’a jamais été de sa femme terrestre ? Pourquoi cette obsession du mystérieux troisième élément ? » Tout comme la rivière, l’histoire de George suit son propre cours à son propre rythme, tantôt fluide  et prenant son temps, tantôt se pressant vers l’après sans prendre le temps de s’attarder.

Sa voix et ses humeurs empruntent leurs rythmes et leurs accents au pays où son parcours a commencé, oscillant entre émotions intenses et sens de l’humour, lyrisme et chaleur communicative. Premier roman primé, le livre de Siân Melangell Dafydd est extraordinaire et enchanteur.

Un horrible arrière-goût dans la bouche m’empêchait de dormir. Aucune raison de rester au lit dans un cas pareil, pas vrai ? Je suis descendu un moment me préparer une tasse de thé et une tartine de confiture. Il était près de trois heures. Et puis je me suis levé à six heures moins le quart, comme d’habitude, pour prendre un léger petit-déjeuner. Avant de me rendormir dans mon fauteuil – jusqu’à onze heures, notez bien. C’est que… j’ai eu un petit vertige. Vous savez ce que j’avais fait ? J’avais mangé du bacon cru.

            C’est en gravissant la montagne, à mi-chemin, que je me suis dit qu’il n’était pas cuit. J’en étais absolument sûr…

            L’arrière-goût persiste. Comme si j’avais la langue noire. A l’époque où j’allais à l’école, avoir la langue noire, cela voulait dire qu’on avait menti.  

            Je mentionnerai ce genre de choses – le bacon – aux docteurs et aux officiels qui passent me voir. Je veux les faire fâcher. Ils me diront : « Mais, Monsieur Owen, vous n’avez pas senti la différence au goût ? » comme si c’était la fin du monde.

            Ils viennent ici pour chercher la preuve que je perds la notion des choses. Ils me demandent ce que je sais de la Dee à telle ou telle époque. Ce genre de choses. Ils essaient de me piéger. Et me triturent le corps, et demandent à voir la couleur de ma merde – de mes excréments, comme ils disent. On ne peut pas vivre aujourd’hui dans ce monde sans donner des preuves. Des preuves que je suis vieux, fou et dangereux, voilà ce que ces furets recherchent. Mais j’ai pour eux des preuves d’une autre espèce.

            Je vais leur dire que je suis un nageur en pleine forme qui se dirige vers la Dee en maillot de bain pour passer son corps au contrôle technique.

            « Quand ? » vont-ils me demander.

            « Quand personne ne sera là pour regarder », leur répondrai-je. Je me contente d’attendre que quelque imbécile m’accuse de rendre le monde plus dangereux.

            Ils me disent que je ne dois pas chercher querelle aux gens. Que je dois me contenter de m’occuper de mes oignons. Que je dois me débrouiller sans amour, si je choisis de vivre ainsi. Il y a des tas de gens qui ont vécu sans amour, mais pas un seul sans eau. J’ai beaucoup pensé à ça récemment. Mais qu’ai-je jamais fait d’autre que nager et me battre pour ce qui est bien ?

            Très bien, voici ce que je veux faire : me présenter comme il convient. Pas avec des indications du genre « Excréments : liquides, Peau : sèche ». Savoir cela ne vous avancera à rien. Me présenter réellement. Le corps apporte des preuves formelles sur la vie d’une personne, il nous dit où elle est allée, ce qu’elle a fait, comment elle y a vécu, ses petites histoires – cela vaut bien tout le reste. Mais ces foutus docteurs ne s’intéressent pas le moins du monde au contexte. Donc, me voici : George Owens.

            Je ne suis pas champion de natation, ni quoi que ce soit d’aussi idiot. Je suis grand, certains diraient « élancé », et je l’ai toujours été. Un corps de nageur depuis le jour où je suis sorti du ventre de ma mère. Les Owens sont des bébés longs, tous autant qu’ils sont. Mes enfants et les enfants de mes enfants ont tous le même gabarit. Deux sous de puissance et des tonnes d’énergie. Oui, et peut-être aussi une certaine jalousie envers les poissons, ou les loutres pour être plus précis. Cette cousine des mammifères qui peut glisser sans problème entre deux mondes, tellement plus facilement que l’homme. Vous ne pouvez pas m’empêcher d’admirer une créature qui paraît si unique, à la fois zélée et joyeuse, n’est-ce pas ? Il y a quelque chose que je voudrais pouvoir lui emprunter, une meilleure compréhension. Et malgré une douleur dans les muscles ou un genou cogné contre un rocher du lit de la rivière, c’est bon d’y aller. Ecoutez :

 L’eau est H2O, deux parts d’hydrogène pour une part d’oxygène,
mais il y a aussi une troisième composante qui produit l’eau,
et personne ne sait ce que c’est.

            J’ai appris cela il y a des années, grâce aux remarques d’un Patrick Quelque chose, de l’Université de Bangor, un soir qu’il faisait partie du jury de l’Eisteddfod du village. J’ai oublié qui était l’auteur de la citation, tant j’étais occupé à l’écouter. Il y avait aussi de la douceur dans sa façon de parler, et d’attendre, avant de commencer, que tout le monde se soit complètement tu. Heureusement que personne ne l’a convaincu de se faire pasteur, avec une voix comme la sienne.

            Depuis lors, je me suis mis en quête de ces trois lignes à propos d’une troisième composante. Recherches infructueuses à la bibliothèque de Bala. De même à Dogellau. Pas plus de succès auprès des bibliothécaires. Jusqu’à ce que s’ouvre un des livres de Nan, alors que je déballais ses livres dans notre nouvelle maison ; voilà où se trouvait la citation : dans un ouvrage de D. H. Lawrence qui s’était ouvert à la bonne page. On peut envisager que la seule chose que j’aurais eu à faire était de poser la question à ma femme.

            Je m’intéresse à cette troisième composante. Ce n’est pas exagéré, pas vrai ?

            Mais revenons à mon autoportrait, pour vous compléter l’image. Le teint pâle, sensible à la brûlure du soleil, mais le cheveu noir comme une aile de corbeau, et non roux, comme ma peau pourrait vous le faire croire. Il y a des roux quelque part dans la famille. Du côté de Maman. De l’autre côté de la montagne. Des bandits roux, et patati et patata. Mais elle aussi avait les cheveux noirs comme une aile de corbeau. Pas la moindre mèche blanche dans sa chevelure quand elle est partie : tout ce qu’elle avait de blanc, c’était sa peau.

            J’ai les cils de Maman. Des cils de femme. Assez longs du moins pour les rendre jalouses. Assez longs pour battre sans cesse contre mes verres de lunettes et me donner l’impression qu’il y a un insecte entre le verre et la pupille chaque fois que je cligne des yeux. Je suis obligé d’essuyer mes lunettes toutes les demi-heures. Et les filles sont jalouses, ça, je peux vous le dire. Ma fille, et toutes ses amies, et cette femme dans le bus pour Aberystwyth qui m’a dit un jour : « Eh bien, vous en avez de la chance ! », comme si j’avais quelque chose d’exceptionnel : un nez qui puisse flairer les truffes comme celui des cochons, ou des yeux qui voient à travers les murs. Puis elle m’a offert un bonbon – tout collé au fond d’un vieux sac en papier – et a continué à me jeter des regards derrière son magazine, comme si elle avait peur que mes incroyables cils ne disparaissent. Personnellement, je crois qu’il y a des choses plus pratiques à hériter.







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