- Editorial
- Essai : En attendant le grand roman estonien, Märt Väljataga
- Extrait du roman : Andrus Kivirähk (Le granger ou Novembre)
- Extrait du roman : Jaan Kaplinski (Hektor)
- Extrait du roman : Mati Unt (Des choses dans la nuit)
- Une Nouvelle : Mehis Heinsaar (La jolie fille qui avait déjà tout vu)
- Poésie : Doris Kareva
- Poésie : Jaan Kaplinski
- Poésie : Hasso Krull
- Poésie : Viivi Luik
- Poésie : Ene Mihkelson
- Poésie : Tõnu Õnnepalu
Editorial
Les voix de la littérature estonienne
La littérature estonienne n’a jamais été portée par autant de voix différentes. En effet, pour une nation dont la population s’élève à un million d’habitants, on compte environ cinq cents éditeurs, auxquels il faut ajouter les revues, les journaux et les sites hébergés dans le monde virtuel… Nombre de lectures, de spectacles, d’événements, de slams et de festivals littéraires (Le Prima Vista à Tartu ou le HeadRead à Tallinn, pour ne citer qu’eux) réunissent des écrivains célèbres du monde entier. Personne – aussi zélé soit-on – ne peut assister à tous ces événements, ni lire toutes ces publications.
Tandis que l’estonien, langue finno-ougrienne, est peu parlé et difficilement traduit dans les principales langues indo-européennes (telles que l’anglais, le français ou l’allemand), les Estoniens ont, eux, toujours été des traducteurs diligents, s’appliquant à faire exister en estonien l’essentiel de la littérature mondiale. Par exemple la série « Open Estonian Book » (aussi connu sous le nom de « Marble Series ») a fait traduire en estonien cent onze ouvrages de philosophie, qui ont été publiés par différents éditeurs pendant plusieurs années. Durant plus de dix ans, la revue Ninniku a publié des traductions de poèmes du monde entier, de toutes époques et de toutes langues.
Ceci pour dire que la littérature estonienne s’inscrit naturellement dans le paysage littéraire mondial et que les écrivains estoniens sont généralement bien diffusés. C’est pourquoi une forme intéressante de « culture bonsaï » s’est développée dans cette partie-là de l’Europe : au sein d’un groupe restreint d’écrivains, on trouve des auteurs très différents, convenant à la plupart des goûts. Notre épopée nationale, Kalevipoeg (« Fils de Kalev »), écrite il y a plus d’un siècle par Friedrich Reinhold Kreutzwald, a récemment été retraduite une nouvelle fois en anglais, en français et même en hindi. Cependant, aucun « roman majeur », d’une portée universelle et représentatif de la psychè nationale, n’a été écrit depuis longtemps. Peut-être est-ce une demande trop idéaliste, les Estoniens étant plutôt doués d’une auto-ironie, comme le démontre un certain nombre de textes. Andrus Kivirähk (né en 1970) est sans doute l’écrivain estonien le plus connu, le plus prolifique et le plus populaire, avec son sens de l’humour à la fois légèrement grotesque et sain. Il écrit avec une aisance admirable pour les adultes et les enfants, le théâtre et la télévision, ou des articles dans les journaux. Des dessins animés tirés de ses histoires sont programmés dans de nombreux festivals. Parmi les auteurs influents, il faut compter Mihkel Mutt (né en 1953). En tant qu’écrivain et éditeur, il combine intelligemment contexte culturel et style spirituel dans ses nouvelles, romans et série de mémoires. Jan Kaus (né en 1971) est un autre écrivain influent et prolifique, qui touche à la plupart des genres littéraires et est engagé dans un rôle de médiateur des arts et de la culture, dans un pur esprit Renaissance. Les critiques littéraires qu’ils rédigent vont du sarcasme plein d’esprit à une empathie chaleureuse.
Naturellement, on trouve des auteurs dont l’influence transcende leur époque, tel que Mati Unt (1944-2005), un moderniste illustre et inlassable. Ou encore Juhan Viiding (Jüri Üdi, 1948-1995), un escroc tragique, dont la poésie spirituelle, caractérisée par un langage familier à l’air faussement simple, a influencé le rythme poétique pour les deux ou trois générations suivantes. La plupart des Estoniens attendant également le jour où Jaan Kaplinski (né en 1941), esprit libre, poète, écrivain, traducteur et essayiste célèbre, recevra un prix Nobel bien mérité.
Parmi les auteures estoniennes de renommée mondiale, à la fois respectées et largement lues et traduites, Ene Mihkelson (née en 1944) a une place de choix dans la psychè collective estonienne. Lire son travail n’est pas toujours une tâche aisée, mais certainement cathartique. Viivi Luik (née en 1946) est apparue sur la scène littéraire en poète prodige à l’âge de seize ans. La même allégresse et le même pouvoir magnétique se dégagent de ses trois romans. La prose de Mari Saat (née en 1947) s’articule autour d’un questionnement de l’éthique caractérisé par sa délicatesse et sa charge psychologique. Maimu Berg (née en 1945) est dotée d’une conscience sociale, son écriture est inventive, audacieuse et subtile. Quant à Eeva Park (née en 1950), sa prose et sa poésie sont pragmatiques et vibrent de sensations. Son long parcours universitaire et culturel ainsi que sa vivacité d’esprit a permis à Maarja Kangro (1973), traductrice, poète et essayiste, de se forger une notoriété. Ses nouvelles et ses poèmes, limpides et souvent drôles, révèlent sa plume acerbe.
Si l’on s’éloigne de
cette scène pour partir vers des contrées plus retirées et mystérieuses, on ne
peut s’empêcher de remarquer la présence du romancier Jüri Ehlvest (1967-2006) et de son style en quelque sorte fiévreux,
déroutant et complexe, au mystère intriguant. Ervin Õunapuu (1956), écrivain et artiste talentueux, est tout
aussi sombre qu’intense, obsédé par des thèmes plutôt morbides ou religieux.
Quant à Mehis Heinsaar (1973), dès
ses premières nouvelles, il a été acclamé comme le maître estonien d’un
réalisme magique ; son écriture poétique et imaginative en a inspiré plus
d’un. De plus, nombre de lecteurs se sont enthousiasmés pour Indrek Hargla (1970). Dans ses romans,
on trouve un mélange fascinant d’histoire médiévale, de crime et de
science-fiction.
Style et élégance sont aussi caractéristiques des écrits de Tõnu Õnnepalu (1962), qui a publié des
romans sous différents pseudonymes (Emil Tode, Anton Nigov), des essais
magnifiques et de la poésie au rythme doux et fluide sur les changements
d’humeur et de saisons, avec une touche mélancolique et philosophique. Le
poète, essayiste, penseur moderne et traducteur Hasso Krull crée lui aussi un mélange sophistiqué d’études
culturelles et de cultures traditionnelles, tout en redécouvrant les racines
ancestrales ; ses écrits sont un véritable point de référence. Jürgen Rooste (1979), poète par
excellence*, est le cœur battant et le moteur de sa génération. Son blues dionysiaque plein d’extase, de
désespoir et de rires est aussi célèbre que son personnage : débordant
d’idées et d’empathie.
Triin Soomets (1969) est l’une des poétesses les plus remarquables d’Estonie. Sa poésie complexe, empreinte de psychologie, de mélodie et hautement réconfortante possède un aspect métaphysique obnubilant. Kristiina Ehin (1977) est aussi probablement la poétesse estonienne la plus connue et la plus appréciée, surtout dans le monde anglophone. Dans sa poésie ultra-contemporaine et personnelle, elle entremêle avec grâce mythologie finno-ougrienne et folklore, charmant ainsi un vaste public.
Outre le poétique et le mystique, on peut facilement être captivé par la poésie de la désillusion. Les textes d’Elo Viiding (1974) oscillent entre prose et poésie, tendant vers la perfection et la qualité ultime. Sa voix claire et souvent impérieuse est dotée d’un grand pouvoir et d’une ironie tranchante. François Serpent, fs, (Indrek Mesikepp, 1971) est associé au mouvement “nouvelle honnêteté, nouvelle sincérité”. Ses poèmes lucides révèlent, par leur dépouillement, une condition humaine existentielle d’aujourd’hui. De plus, Sven Kivisildnik (1963) est le champion de la bravade intellectuelle, qui n’échoue jamais dans sa mission. Il a publié à la fois le recueil de poésie le plus volumineux et le plus court d’Estonie, constitué d’une phrase : Accède à tes sens !
Inutile de préciser
que les auteurs mentionnés ici ont tous été primés et largement traduits.
L’espace et le délai ici impartis ne permettent qu’un coup d’œil furtif à la
littérature estonienne, qui est sans aucun doute aussi riche, captivante,
pleine de surprises et débordante d’une énergie nouvelle que toute autre
littérature. Demandez simplement aux traducteurs. Pourtant, les découvertes à
faire restent nombreuses pour ceux qui veulent entreprendre un voyage au cœur
de la littérature estonienne. Bon voyage* !
N.d.T : tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le
texte.
Pour plus d'informations sur Doris Kareva, cliquez ici.



