Essai : En attendant le grand roman estonien, Märt Väljataga

En attendant le grand roman estonien
Écrit par Märt Väljataga. Traduit de l'anglais par Sophie Caroline Bernhard

À en croire les chiffres relatifs au prêt des bibliothèques publiques, les statistiques révélaient en 2005 que l'écrivain américain de romans d'amour Nora Roberts était l'auteur le plus populaire en Estonie, suivie par Sandra Brown et Agatha Christie. Dans ce classement, Jaan Kross (né en1920), un grand nom de la littérature estonienne, se trouvait proche de la vingtième position. Rien là de réellement étonnant, puisque tout le monde sait que les best-sellers se vendent mieux et qu’ils sont lus par un plus grand nombre de gens que les autres livres. Selon l’Index Translationum de l’UNESCO, Agatha Christie est le deuxième auteur le plus traduit dans le monde (après la Walt Disney Company), et Nora Roberts est trentième, juste avant Karl Marx.

Mais les statistiques montraient que les bibliothèques publiques elles-mêmes avaient une part de responsabilité dans les résultats. L'acquisition récente de romans d’amour et d'autres genres dépassait de loin l'acquisition des « romans littéraires », qu’ils soient estoniens ou étrangers, classiques ou contemporains. Les éditeurs de romans d’amour en Estonie ont spécifiquement ciblé leur production aux bibliothèques publiques plutôt qu’aux clients de librairies.

 Les bases de données Internet révèlent que dans des cas extrêmes, les bibliothèques de village détiennent 15 exemplaires de Barbara Cartland sur leurs étroits rayonnages, et pas une seule œuvre de Léon Tolstoï, sans même parler des grands noms de la littérature estonienne. Alors que presque toutes les petites bibliothèques locales souscrivent à un abonnement à la revue de potins Kroonika, les revues culturelles Vikerkaar (Arc-en-ciel) et Looming (Création) sont des invitées à la rare présence sur leurs rayonnages.

Pas étonnant donc que la situation n’ait fait enrager l'Union des écrivains estoniens, qui mit en exergue l'écart entre les statistiques et un article de la loi estonienne sur les bibliothèques publiques de la manière suivante : « La mission d'une bibliothèque publique est de fournir à la population un accès libre et illimité à l'information, à la connaissance, aux accomplissements de la pensée et de la culture, et de favoriser l'apprentissage continu et en autodidacte. » L'Union plaidait en faveur d’une politique centralisée des acquisitions, espérant ainsi faire pencher la sélection des titres en faveur des auteurs estoniens contemporains.

Mais les bibliothécaires locales, des dames coriaces et assurées, n'ont pas été prises de court par la critique. Les bibliothèques publiques sont des centres importants de l'activité sociale locale, rétorquèrent-elles, et leur financement dépend dans une certaine mesure de la fréquentation des visiteurs. La tâche des bibliothèques consiste autant à répondre aux requêtes des lecteurs qu’à les façonner. Et en tout état de cause, les œuvres égocentriques, obscures et obscènes des auteurs estoniens contemporains ne conviennent pas aux visiteurs. Il faut admettre que le second argument, bien qu'il ne fournisse pas d’explication à l'absence des grands classiques de nombreuses bibliothèques publiques, contient toutefois un élément de vérité.

Le débat s'est peu à peu épuisé. Il n'y a toujours pas de politique d'acquisition centralisée, pour le meilleur ou pour le pire. En collaboration avec les bibliothèques publiques, l'Union des écrivains a organisé une série de tournées de lecture, mais les résultats de cette initiative ne sont pas visibles dans les statistiques de prêt les plus récentes. En partant du principe que le conflit oppose des bibliothécaires arriérées, ne se souciant pas de la littérature, à des écrivains gâtés ne se souciant pas des lecteurs, alors une réponse appropriée consisterait à dire : la peste soit de vos deux maisons !

Mais le débat était révélateur d'autre chose. D'abord, il attestait du fait que l'autorité de l'Union estonienne des écrivains est encore intacte. La vie littéraire en Estonie tourne autour de cette organisation composée de trois cents membres. Certes, tous ne sont pas poètes, romanciers ou dramaturges, puisque parmi les membres on compte aussi des traducteurs, des critiques, des universitaires, ainsi que d'autres hommes et femmes de lettres. Fondée en 1923 afin de promouvoir un intérêt pour la littérature et les auteurs dans une République d'Estonie à peine constituée, l'Union des écrivains fut incorporée au système stalinien des unions d'artistes, durant la période d'après-guerre de la soviétisation. Au cours de cette période, elle servit d'intermédiaire ou de tampon entre les écrivains et le régime communiste, en maintenant les auteurs dans une certaine discipline, tout en leur accordant certains privilèges.

Au cours des années 1960 et 1970, la plupart des pays d'Europe mirent au point un double système culturel : la culture officielle et la culture underground, dont les hiérarchies respectives se reflétaient souvent mutuellement. Ce ne fut pas le cas en Estonie. Peut-être en raison de la taille réduite de la population, les Estoniens ne pouvaient pas se permettre d'avoir des cultures distinctes, et l'Union des écrivains de l'Estonie soviétique comprenait aussi bien des communistes et des collaborateurs, que des non-conformistes et des dissidents. Dans de nombreux pays post-communistes, les unions d'écrivains se scindèrent ou se dissolvaient, après la Révolution de velours. Toutefois, l'Union des écrivains estoniens se porte encore bien – probablement mieux que ne se porte la littérature estonienne elle-même.

Sociologiquement parlant, la littérature et la culture en général jouèrent un rôle triple sous le régime soviétique. Elles se substituaient au consumérisme, contribuaient à l’expression de l'identité collective et agissaient comme une soupape de sécurité en permettant de canaliser le mécontentement du public. Dans une perspective historique plus large, le nationalisme d’Europe de l'Est peut être considéré comme une entreprise quasi-littéraire dans laquelle les écrivains jouèrent au moins un rôle aussi important que les politiciens. Au milieu des années 1990, en vertu de l'indépendance retrouvée et du capitalisme de marché, le nombre de romans publiés chaque année a considérablement diminué et la littérature a subi une brève crise d'identité. Pendant la guerre froide, Philip Roth disait en plaisantant qu’à l’Ouest, tout est possible et rien n'a d'importance, tandis qu’à l’Est, rien n’est possible et tout a de l’importance. L'histoire récente de l'Estonie a permis de vérifier cela (l’allégorie de la transition faite par Jaan Kaplinski en 1992 va dans le même sens).

Aujourd’hui, l'Union des écrivains permet principalement de maintenir l'image de la littérature comme un élément vital de la société, et de compenser le manque d'un véritable marché pour la littérature estonienne. Le lectorat potentiel du million de locuteurs estoniens ne suffit même pas à soutenir financièrement les auteurs à succès. Un autre contrefort de la littérature estonienne est la dotation culturelle, une fondation publique (re-) créée en 1994, qui consacre chaque année à la littérature près d’un million d'euros prélevés de l'impôt sur le tabac, le jeu et l'alcool. Environ la moitié de l'argent est affecté à la subvention des auteurs et aux subventions d'édition pour livres et magazines, un quart est distribué sous forme de bourses à des écrivains désignés, et le quart restant est consacré à des prix littéraires, des festivals, à la recherche, à des conférences, des présentations ainsi que d’autres événements publics.

Ces deux institutions de bienfaisance ont peut-être involontairement contribué à la création d'une situation dans laquelle la littérature a très peu à voir avec l'intérêt des lecteurs et ne se préoccupe pas de plaire au public. On peut supposer que, à l’instar d'autres activités humaines, la littérature est engendrée par les péchés mortels ; quoique la cupidité ne puisse pas concerner l'Estonie, étant donné que la seule fois de l'histoire littéraire estonienne que l'écriture rendit quelqu’un riche, ce fut pendant les périodes stalinienne et poststalinienne. La vanité est un candidat plus plausible : dans une petite nation, il est plus facile de devenir célèbre que d’être lu, pour un écrivain. Si vous avez publié un livre et que vous êtes également jeune et d'apparence séduisante, vous serez particulièrement susceptible d'attirer l'attention des médias, sans que cela n’augmente significativement vos ventes, au demeurant.

On a tendance à penser qu’en littérature, normalement, l'auteur écrit et que le produit de son écriture est acheté par de nombreux lecteurs intéressés ou qu’il est soutenu par quelques généreux mécènes. Dans le cas de l'Estonie, les lecteurs importants sont surtout des critiques ou des collègues écrivains, et l'État est le principal fournisseur, bien qu’indirectement. Pourtant, les composants de la vie littéraire sont relativement autonomes les uns des autres. Les auteurs les plus appréciés par les critiques et les écrivains ne sont pas nécessairement ceux qui sont le plus cités dans les médias. Les auteurs les plus cités dans les médias ne sont pas nécessairement ceux qui réalisent les meilleures ventes. Les best-sellers (les livres qui réalisent une vente supérieure à 1500 copies) sont souvent dépréciés par la critique. Et les auteurs traduits à l'étranger peuvent s’avérer être assez marginaux, au niveau national.

Maintenant, qu'en est-il de l’affirmation des bibliothécaires selon laquelle le roman contemporain estonien est trop égocentrique, ésotérique ou obscène pour être recommandé aux usagers des bibliothèques de villages ? L'accusation d'obscénité peut être mise de côté en toute sécurité, même si pendant un certain temps la question fut artificiellement montée en épingle dans la presse. En revanche, il y a quelque chose d'imputable à l'égocentrisme, puisque beaucoup d'auteurs ont affirmé, explicitement ou implicitement, que la seule façon d'écrire authentiquement aujourd'hui était de s’appuyer directement sur sa propre expérience. Ainsi Tõnu Õnnepalu (né en 1962) a déclaré dans son livre Harjutused (Exercices, écrit sous le nom d'Anton Nigov et publié en 2002) : « les seuls livres que l'on puisse écrire, dans cette culture dont je suis le produit et où je me trouve, sont ceux dans lesquels il n'y a aucun autre personnage que le je. Rien d’autre que des intuitions internes, observées de manière externe. Les livres avec des personnages, avec toutes sortes d’oncles et de cousins, leurs seigneuries, des greffiers de conseil, des Ivan Pavlovich et des Lady N appartiennent au passé, à l'époque des gestes grandioses. On ne peut que réécrire ces livres, en y apportant tout au plus des modifications mineures. Si je veux rester honnête et éviter la copie excessive, je ne peux parler de personne d’autre que de ce je ».

Heureusement, le « je » de Tõnu Õnnepalu est suffisamment riche, intelligent et lucide pour faire de ses méditations autobiographiques et de ses réflexions sur la culture, la politique du jour et la sexualité, des textes irrésistiblement lisibles. En août 2006, le magazine hebdomadaire Eesti Ekspress demanda aux critiques littéraires de désigner les meilleurs auteurs et les meilleurs livres publiés après 1991. Tõnu Õnnepalu arrivait en première position, avec ses cinq livres de prose et ses multiples recueils de poèmes écrits sous différents pseudonymes. Hormis ses deux tentatives embarrassantes de romans traditionnels, avec une intrigue développée et un ensemble complexe de caractères, ses textes de confessions (semi-)autobiographiques ont été encensés, et à juste titre. Le dernier de ceux-ci, Harjutused, écrit au cours d'une brève période dans les années 1990, lorsque l'auteur était le représentant culturel estonien à Paris, puise dans divers registres, des mémoires aux confessions, en passant par le journal et les lettres. Dans ces pages, il examine sans complaisance tous ses engagements et ses sentiments passés. Cette pièce élégiaque contient de nombreuses considérations pertinentes ayant trait au ressentiment, au snobisme et à l'aveuglement interculturels. Et le thème principal de son écriture est souvent l’écriture considérée comme un moyen de construction identitaire.

Un contemporain de Tõnu Õnnepalu, Peeter Sauter (né en 1962) met plus de distance entre lui et les protagonistes de ses livres.Mais sa relation avec la tradition du roman est aussi malaisée que celle d’Õnnepalu. « Je n'aime pas dire de moi que je suis écrivain ; c'est troublant, dérangeant », se plaisait-il à répéter, même après la publication de plusieurs recueils de nouvelles. Bien qu'il semble qu'il se soit enfin résigné au rôle d’écrivain, il ne s’est pas encore essayé à écrire de roman. Au lieu de cela, son œuvre se compose d'histoires racontées à la première personne par un personnage qui aspire désespérément à une existence authentique, à une vie dépourvue des entraves que sont les conventions sociales ou les obligations personnelles. « Je veux tout simplement être. Je veux être un être insignifiant et plein d’ennui. » Mais être tout simplement n'est encore pas suffisant pour lui, même cela est trop pesant pour lui, parfois : « Tout se répète. Les activités se répètent et les pensées aussi. » Et dans un autre passage : « J’ai l’impression de faire à moi-même de la publicité pour ma vie. J'ai appris à la fois cela à l'école et dans la littérature qui décrit la vie, y introduisant ainsi une certaine valeur ajoutée. » Le dernier livre de Sauter, Vere jooks (Hémorragie, 2006), atteste de ses progrès vers une cohérence narrative accrue. Son personnage habituel, auparavant un fainéant sans danger, a récemment développé un côté sombre et violent. Ses envies de « pureté » ou d’« existence authentique » donnent lieu à des actes rituels insensés et presque destructeurs, qu’il s’inflige souvent à lui-même, comme si la violence était le dernier recours par lequel résister à l'inévitable platitude de la vie. La réputation internationale de Sauter repose principalement sur une beuverie longue de plusieurs semaines, à bord de l'express littéraire européen, en 2000. Mais ses compétences littéraires n’en sont pas moins remarquables.La capacité de Sauter à susciter de la sympathie pour ses personnages non conventionnels, et à secouer nos confortables préjugés moraux a fait de lui, aux dires de Tõnu Õnnepalu, le grand moraliste de sa génération.

Le genre insouciant récemment adopté par Õnnepalu qui mêle réflexion autobiographique et méditation essayiste, fut en fait innové en littérature estonienne par Jaan Kaplinski (né en 1941) dans les années 1980. Kaplinski est probablement l’intellectuel et le poète estonien le plus connu. Il a pris part à deux révolutions poétiques : la première, dans les années 1960, a consisté à introduire le langage moderne et l'imagerie orientale dans la poésie estonienne. L'ambition de ses chansons incantatoires était de guérir la fissure entre le moi et le monde, entre l’être privé et l’être public. Malgré (ou, plutôt, grâce à) la suspicion officielle, il a atteint une célébrité de quasi rock-star parmi les gens de sa génération. Au début des années 1980, durant la seconde de ces deux révolutions, il renonça aux revendications chamaniques de sa poésie et prit un tournant « anti-poétique » – en épurant son vocabulaire des tropes littéraires et en se concentrant sur la consignation de petites épiphanies quotidiennes. Au cours des dernières décennies, il s’est mis à la prose, à l'écriture d'essais, de récits de voyages, de mémoires et de «théo-fiction» à la manière du philosophe britannique et auteur de science fiction Olaf Stapledon. Seesama jõgi (La même rivière, 2007), qu’il a mis près de douze ans à écrire, est son premier vrai roman. Situé dans les années 1960, ce roman d’initiation semi-autobiographique raconte les efforts du jeune alter ego de Kaplinski pour perdre son innocence, faire son éducation sexuelle et atteindre la connaissance mystique. Âgé de vingt ans, le protagoniste trouve un maître non officiel en la personne d’un théologien à la retraite, qui n’est plus dans les bonnes grâces des autorités communistes.Après un été d'introspection dans les domaines intellectuel et érotique, les intrigues sexuelles et politiques finissent par se chevaucher, débouchant sur une « quasi-solution ». Les apparatchiks du KGB et de l'université s'intéressent de près à la relation de maître à disciple, entre les deux poètes. L'élève devient trop savant pour son mentor qui, bien qu’accusant la race humaine de puérilité, se révèle être un grand enfant lui-même. Voilà, dans les grandes lignes, l’intrigue du roman dans lequel les descriptions réalistes alternent avec des épiphanies mystiques, des questionnements psychologiques et des réflexions sur la culture, le tout étant agrémenté de restitutions précises du climat social de l'époque, sur fond de grandes émotions et de subtiles ironies du sort. Ces « émotions recueillies dans la tranquillité » et les observations pince-sans-rire de celui qu’il fut naïvement autrefois, décrites dans un style sans prétention, habile et parfois emprunt d'autodérision, font de ce roman un franc succès.

Alors que le roman de Kaplinski arbore la douceur qui survient avec l’âge, le dernier roman de Ene Mihkelson (née en 1944), Katkuhaud (Tombe de peste), est un livre saturnien profondément troublant. Contrairement à la maîtrise stylistique déployée dans les livres de Kaplinski, Õnnepalu et Sauter, les romans de Mihkelson sont écrits d’une manière absconse et pesante. Mais cela est entièrement justifié par la gravité de son sujet. Comme chez tous les auteurs mentionnés ci-dessus, les romans d'Ene Mihkelson s'inspirent largement de son histoire personnelle, qui contient tous les éléments nécessaires à une grande tragédie. Son roman précédent, Ahasveeruse uni (Rêve d’Ahasvérus, 2001), a été élu meilleur livre de la période postérieure à 1991 par un sondage réalisé par le magazine Eesti Ekspress.

L'énigmatique et troublée narratrice de Katkuhaud a été élevée par sa tante après que ses parents, des koulaks, soient partis se cacher en 1949, afin d’échapper à la déportation en Sibérie – un destin partagé par au moins 70 000 Estoniens, sous le stalinisme. En 1953, son père fut tué par le NKVD (la police de sécurité de Staline), et deux ans plus tard, sa mère se « légalisa » elle-même, en d'autres termes, elle sortit de sa clandestinité. La narratrice tente de découvrir les circonstances exactes de la mort de son père en cherchant à savoir quel rôle les Frères de la forêt (qualifiés de « bandits » par les Soviétiques) ont joué, et de quelle manière la mère et la sœur de la narratrice sont impliquées.Qui a trahi qui ? Les Frères de la forêt étaient-ils si profondément infiltrés par le NKVD qu'ils n'étaient que de simples pions sur l'échiquier des services de renseignements à plus grande échelle, impliquant même le MI6 britannique ?

Après la restauration de la République d'Estonie, les tribulations des Frères de la forêt furent officiellement qualifiées d'actes héroïques de résistance sans équivoque. Les romans de Mihkelson font état d'une histoire plus complexe. La ligne de démarcation entre la collaboration de la résistance, et entre la résistance et le terrorisme, étaient souvent très ténue. Une « tombe de peste », une tombe pour les victimes de la pestilence dont l'exhumation peut commencer une nouvelle épidémie, sert de métaphore aux souvenirs enfouis de la moitié du XXe siècle. Le roman est composé comme une série de rencontres entre la narratrice et sa tante qui tente de confesser son rôle d'indicatrice du NKVD, sans se résoudre à le faire. Le roman de Mihkelson renverse le stéréotype bon marché de la narration des traumatismes comme productrice de rédemption par le biais de la commémoration. Il montre sans ambiguïté que, dans des cas comme le sien, la vérité ne libère en rien. Le déni non plus, bien entendu. L'histoire personnelle de Mihkelson porte sur quelque chose de très délicat et de primordial de la vie collective actuelle, dans laquelle les souvenirs et la commémoration ont insidieusement usurpé la place jadis occupée par les utopies et les conceptions d’avenir.

Cependant, certains romanciers ne puisent pas directement dans leur autobiographie ou dans leur expérience personnelle, pour procéder à l'écriture de leurs romans. « Des livres avec des personnages, avec toutes sortes d’oncles et de cousins » sont encore écrits, avec plus ou moins de succès. Mais les plus remarquables d'entre eux ne portent pas sur l’Estonie d’aujourd'hui. On nous offre plutôt de prétentieuses paraboles réalistes magiques et New Age, souvent situées dans des lieux imaginaires et mythologiques, où rêve et réalité se confondent. Le résultat est souvent gâché par une conception et un verbiage simplistes, et un style bourré de clichés appelant les coupes. À la lecture de livres récents, dont certains sont même encensés par la critique, on ne peut s'empêcher de penser à la plainte de Nabokov pour qui « il est si difficile d'expliquer aux gens pourquoi un livre particulier, semblant si plein de noble émotion et de compassion, et susceptible de retenir l'attention du lecteur sur un thème très éloigné des événements discordants de la journée, est bien pire que le genre de littérature que tout le monde s'accorde à qualifier de mauvaise. »

Par conséquent, il est d'autant plus gratifiant de trouver un roman réaliste traditionnel qui se tienne éloigné de tout mysticisme ou de toute sentimentalité. L'écrivain le plus accompli travaillant dans la veine réaliste est incontestablement Mats Traat (né en 1936). Publié en 2006, son dernier roman, Naised ja pojad (Épouses et fils), a remporté le prix annuel de la Fondation culturelle. Il s’agit du dernier tome d'un roman fleuve d’une douzaine de volumes, la saga familiale d'une famille agricole estonienne du Sud incarnant la modernisation rapide de la société estonienne et la naissance de la nation au cours des deux derniers siècles. La dernière partie se passe dans les années 1930, la période de la crise économique et de l'émergence du mouvement quasi-fasciste, les anciens combattants de la Guerre d'indépendance. Mats Traat a bien fait ses devoirs, et les détails des relations entre les différentes strates de la société à prédominance rurale sont restituées de façon convaincante. D'une certaine manière, ses romans se substituent à l'histoire sociale que les historiens professionnels ont jusqu'à présent échoué à produire. Ses sections transversales de la société fournissent un brillant compte-rendu de l’émergence rapide du spectre des types modernes jusqu'alors inconnus dans la société rurale : la femme fatale, l’homme d'affaires, le politicien manipulateur, le parvenu, le socialiste, le personnage bohème, et ainsi de suite. Contrairement à la tradition romanesque estonienne établie, célébrant l'éthique protestante du travail, la vision qu'offre Mats Traat est sinistre et subversive. Avec le recul historique, on peut sans doute mieux apprécier combien furent illusoires, et en même temps héroïques, les efforts des agriculteurs estoniens pour créer un univers autonome au sein de leurs fermes, où ils pouvaient régner aussi souverainement que Dieu lui-même.

L'auteur de loin le plus populaire en Estonie est actuellement Andrus Kivirähk (né en 1970), dont les pièces et les histoires courtes explorent les relations entre folie juvénile, créativité artistique et construction du mythe national. Il doit son immense popularité à son humour burlesque, absurde, irrévérencieux et pince-sans-rire très particulier. Il est difficile de dire si cet humour pourrait se prêter à la traduction, étant donné qu’il est typiquement estonien. Le précédent roman de Kivirähk, Rehepapp ehk November (Le Granger ou Novembre, 2002), était inspiré du genre des contes populaires pour décrire le mélange de cynisme, de ruse et de naïveté caractéristiques d'une nation de serfs. Malgré ses références locales et son obsession à propos de l’« estoniennité », il a été traduit en norvégien, en hongrois et en finnois. Cependant le livre qui fit la renommée de Kivirähk, Ivan Orava mälestused ehk minevik kui helesinised mäed (Les mémoires d'Ivan Orav ou le passé comme des montagnes d'azur, 1995), était une parodie hilarante de l'histoire estonienne du XXe siècle, se moquant indistinctement de tous les mythes nationalistes. Mees, kes teadis ussisõnu (Un homme qui connaissait les paroles du serpent), son dernier livre paru en 2007, est un roman fantastique sur le douloureux sujet de la mort d'une culture et de l'extinction d'un mode de vie – un sujet pas drôle du tout. Le narrateur est le dernier représentant des peuples de la forêt primordiale dont la tribu a été mise de côté par des agriculteurs technologiquement « plus avancés ». J'ai écrit « plus avancés » entre guillemets afin de souligner l'idée principale de ce roman étrange, où progrès et régression, innovation et conservatisme sont présentés comme totalement relatifs et interchangeables. Les avancées technologiques elles-mêmes importent peu, les engouements culturels associés, sources de prestige, comptant beaucoup plus. Les gens de la forêt, dont la technologie est une langue de serpent magique leur assurant la subsistance nécessaire et la domination sur la nature, ne sont non pas tant vaincus par la charrue et l'épée que par les idées qui y sont associées. Cependant, il semble n’y avoir aucun regret à cet égard non plus, puisque la vie des gens de la forêt se révèle être, si ce n'est pauvre et courte, du moins affreuse et brutale. Avec ce livre, Kivirähk apporte son opinion à des discussions sur l'avenir démographique de l'Estonie, qui, avec son taux de natalité actuel, ne pourra pas soutenir sa société, son économie, sa culture et sa littérature pendant longtemps. Mais sa perspective est si oraculaire, ambiguë, relativiste et presque nihiliste, qu'il est difficile de dire quelle leçon, le cas échéant, elle communique.

Je ne sais pas si on est en droit d'attendre des romans qu’ils fournissent un panorama ou du moins une idée de la façon dont on vit, dans un certain lieu, à un moment donné. Les écrivains peuvent avoir d'autres objectifs tout aussi légitimes à l'esprit. Mais un historien du futur considérant la fiction estonienne d’aujourd'hui avec de telles attentes serait probablement frustré. La plupart des romans contemporains estoniens traitent avec le passé historique ou avec des époques imaginaires, tandis que ceux qui traitent du présent sont étroitement concentrés sur l'expérience privée. Les images de la globalité ne concernent pas le présent et les images du présent ne sont pas englobantes. Pourtant, si cet historien du futur devait lire les romans non pas comme des documents mais comme des artefacts archéologiques, qui même contre leur volonté témoignent de la vérité de leur temps, il obtiendrait une idée assez juste des espoirs et des craintes, ainsi que des angoisses et des obsessions de l'Estonie post-communiste.

L'Estonie post-communiste n'a pas encore donné lieu à de grands romans estoniens, et peut-être qu'elle ne les produira jamais. Mais si l’on prend les examens impitoyables d’auto-identité moderne de Tõnu Õnnepalu ; les oscillations subtiles entre amour céleste et charnel, et angoisses privées et politiques de Jaan Kaplinski ; l'exigence existentialiste d'une manière d’être authentique et la violence immotivée qu'elle engendre lorsqu'elle est confronté à un confort bourgeois de Peeter Sauter ; les faisceaux shakespeariens de trahison et de vengeance, et de mémoire et d’oubli d’Ene Mihkelson ; la relativisation mélancolique du progrès historique d’Andrus Kivirähk ; et le portrait de la confrontation entre les traditions rurales et les mœurs modernes de Mats Traat, alors on obtiendra un assez bon aperçu de la condition de l’Homo Estonicus.







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