- Editorial
- Essai : En attendant le grand roman estonien, Märt Väljataga
- Extrait du roman : Andrus Kivirähk (Le granger ou Novembre)
- Extrait du roman : Jaan Kaplinski (Hektor)
- Extrait du roman : Mati Unt (Des choses dans la nuit)
- Une Nouvelle : Mehis Heinsaar (La jolie fille qui avait déjà tout vu)
- Poésie : Doris Kareva
- Poésie : Jaan Kaplinski
- Poésie : Hasso Krull
- Poésie : Viivi Luik
- Poésie : Ene Mihkelson
- Poésie : Tõnu Õnnepalu
Extrait du roman : Andrus Kivirähk (Le granger ou Novembre)
Le Granger ou Novembre (Rehepapp ehk november)
1er NOVEMBRE
Peu avant
midi, le soleil se montra un instant. Cela faisait plusieurs semaines que l’on
n’avait plus vu ce prodige : depuis le début d'octobre, le temps était
resté gris et pluvieux. L'astre du jour épia une dizaine de minutes entre les
nuages, puis le vent se leva, reboucha le mince interstice qui s’était ouvert
brièvement, et le soleil disparut. De la neige fondue se mit à tomber.
Dans la
ferme de Koera Kaarel, un jeune homme allongé à même le plancher gémissait de
douleur. En proie à de terribles souffrances, il se tortillait au point de
ressembler à un bretzel. Les femmes des fermes voisines, accroupies autour de
lui, lui caressaient la tête et rafraîchissaient ses membres tremblants.
Kaarel, quant à lui, fumait sa pipe d'un air soucieux en regardant cet homme
qui se convulsait comme un serpent et qui n’était autre que son valet, Jaan.
« Ils
me l’ont tué, au manoir ! s’écria-t-il. Mon seul valet, ils me l’ont
tué ! »
« Tu ne
peux vraiment pas rester allongé sur le dos ? » demanda une femme au
malade.
— Non !
cracha Jaan entre ses dents, en gémissant de douleur. Ça fait sacrément mal…
C’est comme si quelque chose se déchirait à l’intérieur… Est-ce que je vais
mourir ? Je suis encore si jeune !
— N’aies
pas peur, tu ne vas pas mourir ! lui dit Kaarel pour le consoler.
Quelqu’un est déjà parti chercher de l’aide. Le granger va arriver d’un instant
à l’autre.
— Aïe-aïe-aïe !
glapit le valet en tapant du poing par terre. Putain ! Putain de manoir !
Que la peste les emporte, les salauds ! »
Les femmes
détournèrent le regard. Le spectacle d’une telle souffrance chez un être humain
créé à la ressemblance de Dieu leur était insoutenable. Même le chien se gratta
et sortit sous la pluie. Il n’éprouvait cependant aucune compassion
particulière pour le malheureux : il n’était qu’un animal dépourvu de
raison, qui vaquait à ses propres affaires.
« Encore
une victime du manoir ! » marmonna dans le coin de la salle la
grand-mère infirme de la ferme voisine, qui s’était traînée elle aussi sur les
lieux. En dépit des paroles réconfortantes du patron, il semblait bien que la
mort n’allait pas tarder à arriver. Elle devait déjà être dans l’entrée, en
train d’ôter son manteau de son corps osseux.
« Eh
bien, où est donc ce malade ? » demanda justement une voix depuis la
porte. Mais non, ce n’était pas la mort, seulement le granger que tout le monde
attendait, un vieil homme déjà, mais qui avait toujours bon pied bon œil. Une
grande canne à la main, il entra dans la salle et hocha la tête en voyant le
valet.
« Où
a-t-il attrapé ça ? demanda-t-il.
— Au
manoir, évidemment ! répondit Kaarel. Où veux-tu que ce soit ? Maudit
manoir ! Une vraie vallée de misère !
— Ce
n’est pas la peine d’aller y bâfrer, si c’est une vallée de misère !
répondit le granger. Il faut savoir se modérer, ne pas enfourner tout ce qui
tombe sous la main ! J’ai bien vu ce que vous faites dans le garde-manger
du manoir. On dirait que vous avez souffert de la faim toute votre vie :
vous avaleriez n’importe quoi ! Qu’est-ce que tu as bouffé, espèce
d’imbécile ?
— Oh,
mon Dieu, mon Dieu ! gémit le valet sur le plancher. Comment savoir ?
Ces nourritures pour les maîtres, ça n’a pas de nom dans notre langue… J’ai
mangé du saucisson, du jambon, et puis un genre de dessert oriental qui sentait
la rose. J’en avais jamais vu avant, c’était blanc comme du lard, et assez
mou ! C’est ça que j’ai mangé le plus.
— Ça
sentait la rose ? répéta le granger. Qu’est-ce qui t’a pris de le manger
alors ? Est-ce que tu broutes les fleurs en été ? Comme une
vache ?
— Mais
c’était bon…, couina le valet, les deux mains serrées sur son ventre gonflé et
terriblement douloureux.
— Ah,
tiens ! tu mériterais que ta gourmandise te conduise à la tombe !
s’exclama le granger. Ton dessert oriental, c’était du savon ! Les maîtres
s’en servent pour se laver. Ça ne se mange pas ! C’est du poison !
Toi, tu boufferais même de la merde si tu pouvais l’avoir gratuitement !
— Mais
pourquoi ils le mettent dans le garde-manger si ça ne se mange pas ? se
plaignit le valet.
— Ils
ont le droit de mettre leurs affaires où ils veulent. C’est leur manoir et leur
garde-manger. Mais ce n’est pas une raison pour tout fourrer dans ta
bouche ! Tu es vraiment stupide ! Ah oui ! ça serait bien fait
pour toi si le Faucheux venait te chercher maintenant et nous débarrassait de
toi une bonne fois pour toute.
— Ne
dis pas ça ! l’exhorta Kaarel. Où est-ce que je vais trouver un nouveau
valet avant l’hiver si celui-ci me claque entre les doigts ? Tu sais bien
que je suis à demi infirme. Avec mes crises de paludisme, je reste parfois des
journées entières sans pouvoir me lever, à gémir dans mon lit, enroulé dans une
couverture. Qui fera les travaux de ma ferme si Jaan avale sa chique avant
Noël ? Réfléchis un peu, Sander, et dis-nous ce qu’il faudrait faire avec
mon valet. Une saignée peut-être ?
— Pas
la peine. Il n'a plus que du savon dans les veines, le salaud. Ça ferait de la
mousse dans toute la salle ! Rassure-toi, il ne mourra pas. Donne-lui
quelque chose qui le fasse chier et vomir, et puis envoie-le au boulot !
Ne le laisse pas se vautrer par terre comme ça. C’est pas parce qu’il est idiot
qu’il a le droit de fainéanter. Qu’il fasse donc sortir son savon dans sa
sueur, comme ça il n’aura pas besoin d’aller au sauna pendant plusieurs
semaines ! Tu économiseras de la vapeur ! »
Après avoir
jeté un dernier regard méprisant au malheureux, le granger reprit le chemin de
sa maison. Dehors, l’air était désagréablement humide, le vent projetait au
visage de la neige fondue, mais il n’y avait là rien de nouveau, il en était
ainsi tous les jours. Le granger fit la moue et continua vaillamment de
marcher. Un démon traversa la route, s’arrêta derrière un arbre dénudé et le
regarda, les yeux écarquillés. Le vieil homme fit un signe de croix dans sa
direction :
« Au
nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », marmonna-t-il d’un air habitué.
Le démon
disparut avec un chuintement, ne laissant derrière lui que quelques relents
nauséabonds.
***
Lorsque le
granger arriva chez lui, son vieux kratt[1]
Joosep lui servit de la soupe de céréales bien chaude et lui demanda :
« Alors,
qu’est-ce qu’il avait, le valet ? Il était attaqué par un quauquemaire[2] ?
— Un
quauquemaire sur ce petit bousier ? Tu parles ! fit le granger avec
un geste désabusé de la main. Non, c’est comme d’habitude : il est allé se
goinfrer dans le garde-manger du manoir et il a avalé quelque chose qu’il
n’aurait pas dû. Il a bouffé du savon, cet abruti !
— Hé,
hé, hé ! ricana le vieux kratt de sa bouche édentée. Les hommes sont
vraiment bêtes. Je les vois faire de ces trucs, parfois ! Un jour où
j’étais allé te chercher de la farine de froment au manoir, j’ai vu une famille
du village voisin, le père, la mère et leurs six enfants : ils mangeaient
des chandelles ! Le père était assis sur un tonneau, un couteau à la main,
et il coupait la cire comme si c’était du pain : une bonne tranche pour
chacun, à tour de rôle. J’ai d’abord pensé leur dire : Braves gens, ce
sont des bougies, pas des saucisses ! Arrêtez-vous ! vos intestins
vont se boucher ! Mais ils n’auraient pas écouté un kratt. Alors j’ai pris
ma farine et je suis parti. Plus tard, j’ai appris qu’ils étaient tous morts
d’avoir mangé ces bougies. Liiva-Annus a eu un bon butin ! Les humains
n’ont vraiment rien dans la tête ! Moi, j’ai toujours dit : si tu ne
sais pas, ne t’en mêle pas ! Fabrique-toi un kratt et laisse-le faire. Un
kratt, ça ne ramène pas des saloperies ! Mais les gens n’ont pas
confiance, ils se disent que peut-être leur kratt oubliera quelque chose de
vraiment bon et ils vont se chercher à manger eux-mêmes. C’est de la stupidité
pure !
— Bah !
ils peuvent bien y aller, s’ils en ont envie ! répondit le granger. Mais
il faut rester raisonnable. Moi aussi j’y vais, pour le plaisir, mais je ne
prends jamais grand-chose : un peu de lait, un peu de gruau, une poignée
de farine… parfois aussi un peu de bon tabac de maître, juste de quoi remplir
ma pipe. Mais certains y vont carrément avec un grand pétrin ! Il n’y a
pas si longtemps, Imbi et Ärni ont cassé le mur de leur maison en se
précipitant chez eux avec un plein coffre de provisions. Après ça, la pluie et
la boue entraient par le trou. Ils ont eu tous les deux une crise de rhumatisme
carabinée ! À leur âge, à quoi ça leur sert d’accumuler tant de
choses ?
— Ah !…
eux, ce n’est même pas la peine d’en parler ! Ils voleraient même les
aiguilles de sapin sur une fourmilière s’ils pouvaient ! commenta Joosep.
D’ailleurs, ils passent leur vie dans les granges des autres. Ils sont venus
dans la tienne aussi, un jour.
— Ah
bon ? Mais il n’y a rien à voler !
— Oui,
justement, ils n’étaient pas contents. Ils ont fouillé partout, et comme ils ne
trouvaient rien ils ont commencé à sortir la porte de ses gonds. Alors je leur
ai foncé dessus et je leur ai donné quelques bonnes claques sur les oreilles.
Ils ont disparu comme des grillons ! »
Le granger
éclata de rire et alla sur le seuil pour fumer sa pipe. Un homme qui passait
devant le bâtiment, un sac à la main, le salua. Sander reconnut son ami Hans,
le surveillant du manoir, un jeune homme plutôt gringalet. Celui-ci s’approcha
et lui serra la main.
« Eh
bien ? Où vas-tu comme ça, par ce temps de chien ? demanda le granger
pour engager la conversation.
— Au
manoir, répondit l’autre. J’ai une affaire en cours là-bas.
—
Hoho ! Qu’est-ce que tu vends ?
— Ah !
commença Hans en riant, c’est une longue histoire ! J’ai vraiment eu une
bonne journée aujourd’hui. Écoute plutôt ! Ce matin, le baron m’a convoqué
avec l’intendant des récoltes et il nous a demandé pourquoi il y avait si peu
de grain dans le grenier. C’est vrai qu’il n’y en pas beaucoup. Pas étonnant
aussi ! J’ai vu parfois jusqu’à dix kratt en train de s’activer là-dedans.
C’est même étonnant qu’il reste encore quelque chose dans ce malheureux
grenier. Alors Oskar a expliqué au maître que c’étaient des souris, des souris
d’Estonie particulièrement grosses, qu’il y en avait vraiment beaucoup cet automne
et qu’elles étaient sacrément affamées : elles quittaient les champs pour
s’introduire dans les maisons et mangeaient tout ce qu’elles rencontraient. Le
baron s’est fâché et il a demandé si on ne pouvait pas trouver un moyen de s’en
débarrasser. C’est là que j’ai eu une idée. Je lui ai dit : Mais bien
sûr ! Si Monsieur veut bien me donner un peu d’argent, je lui achèterai un
chat ! Oskar est devenu blême, tellement il regrettait de ne pas avoir eu
cette idée lui-même. D’habitude, pour voler et rouler le maître dans la farine,
c’est lui le champion. Le baron était content, il m’a donné plusieurs pièces
d’argent et m’a dit d’apporter un chat dans le grenier dès ce soir. Regarde,
maintenant je lui en apporte un. Ça lui fera plaisir.
— Où tu
l’as trouvé, ce chat ?
— Eh
bien, je l’ai attrapé chez Ella la sorcière ! Il y a plein de chats
errants là-bas. Ah oui ! aujourd’hui, c’était vraiment un bon jour :
une poignée de pièces d’argent pour rien du tout ! Oskar était si furieux
qu’il est allé tout droit à la taverne ! Et toi, quelles
nouvelles ? »
Le granger
parla à son ami du valet Jaan qui avait mangé du savon. Hans fronça le
nez et dit :
— C’est
notre malheur à nous, Estoniens : il y a trop d’imbéciles parmi nous. Ils
font honte à tout notre peuple. C’est terrible un idiot pareil. Il ne faut pas
exagérer non plus avec le vol. Quand je regarde Oskar, parfois, je m’étonne
qu’on puisse être aussi cupide. »
Ils se
dirent au revoir et le surveillant poursuivit son chemin en direction du
manoir, le chat miaulant dans son sac.
Les brèves
heures de jour avaient pris fin, la pénombre était là, comme un marié à sa
noce, et s’étalait partout d’un air important. On ne voyait aucune étoile, pas
même la lune. Seuls quelques kratt à la queue de feu, qu’on appelait aussi des « petites-queues »,
passaient à vive allure dans le ciel, leur sac de provisions volées entre les
dents. Parfois, l’un d’eux poussait un cri et s’éteignait. Cela signifiait que
le propriétaire avait découvert le larcin et avait frappé trois fois contre le sol
avec le talon de son pied gauche : alors le kratt dégringolait du ciel à
grand fracas.
Il fallait
toujours être vigilant pour ne pas se faire voler. Les gens du manoir, dont on
apercevait au loin la silhouette claire, étaient particulièrement naïfs et ne
connaissaient pas les recettes pour lutter contre les kratt, c’est pourquoi ils
se faisaient dépouiller impitoyablement. Mais ils achetaient aussitôt de
nouvelles provisions en Allemagne, de sorte que la source ne tarissait jamais —
de même que le lac Peipsi ne se vidait jamais, qu’on y puise de l’eau avec un
seau ou avec une auge.
Le granger
éteignit sa pipe et retourna à l’intérieur. Une sombre soirée de novembre
commença, qui céda imperceptiblement la place à la nuit.
2 NOVEMBRE
JOUR DES
ÂMES
Le matin, le
temps était à nouveau extraordinairement pourri. Il tombait une petite bruine
très froide. Les flaques de boue s'étaient couvertes pendant la nuit d'une
mince couche de glace, et le vent soulevait des lambeaux de feuilles mortes
couleur de rouille. Mais il faisait toujours un temps pareil pour le jour des
âmes. Reïn, le fermier de Räägu, le savait parfaitement, et il enfila son
manteau en peau de mouton.
Reïn était
veuf. Sa femme avait été emportée par la peste longtemps auparavant, alors que
leur fille, Liina, n'était encore qu'un tout petit bout de chou. Maintenant,
elle avait l'âge de se marier. Que le temps passait vite! Reïn lui avait trouvé
un époux idéal : il avait réglé avec lui tous les détails à la taverne, et
le prétendant devait venir faire sa demande la semaine prochaine. Mais avant
cela, il fallait d'abord s'acquitter des tâches qui leur incombaient le jour
des âmes.
« Mets
la table dans l'étuve ce soir, dit-il à sa fille. Comme ça, maman et les autres
défunts pourront enfin faire un bon repas. Ils n'ont pas souvent cette chance,
juste une fois par an. Le reste du temps, ils n'ont que le sable froid du
cimetière à se mettre sous la dent. Et chauffe aussi l’étuve, qu'ils puissent
prendre un bain de vapeur et se flageller avec des branches. Les pauvres
bêtes !
— Qu'est-ce
que tu racontes ! Ce ne sont pas des bêtes! objecta Liina. Maman,
grand-père, et tous les autres ! Comment tu parles d’eux ! Et s’ils
t’avaient entendu ? Peut-être que certains sont déjà là !
— Mais
non ! Ils ne peuvent pas sortir avant la nuit. Liiva-Annus ne leur
permettrait pas. Et puis ce n’est pas la peine de faire tant de manières. Un
mort, ça n’est pas si délicat. Pourquoi on ne pourrait pas les appeler des
bêtes ? Ce ne sont plus des humains et ils n’agissent plus comme
nous ! Je t’ai déjà raconté que ma tante, quand elle était petite, est
allée voir une fois avec la fille des voisins ce que faisaient les morts dans
l’étuve, et s’ils avaient des cornes et une queue — les enfants inventent
toutes sortes de choses ! Elles ont ouvert la porte, et qu’est-ce qu’elles
ont vu ? L’étuve était pleine de poules grandes comme des hommes, qui se
fouettaient les unes les autres et se lavaient les plumes. Une poule, c’est
bien une bête, non ?
— Moi,
je ne crois pas un mot de cette histoire ! » répondit Liina. Elle
arrangea l’étuve de son mieux, mit la table, disposa tout bien joliment, afin
que sa défunte mère soit heureuse de revenir un peu à la maison, après quoi
elle alla s’occuper de ses propres affaires. Elle courut jusqu’à la clôture du
manoir, à un endroit convenu où l’attendait la femme de chambre des maîtres,
Luise, une robe roulée sous le bras.
« Ça
fait une éternité que je t’attends ! s’énerva Luise. Je me disais déjà que
j’allais rentrer chez moi. Après tout, ce n’est pas moi qui ai besoin de cette
robe ! J’en ai plein mes placards, moi, des robes !
— Ne te
fâche pas, j’ai dû arranger l’étuve pour les âmes, et cela m’a pris du temps,
expliqua Liina en fixant la robe avec avidité. Eh bien, montre !
Déroule-la ! »
Luise s’exécuta.
La robe était de couleur noire, avec un col en dentelle blanche, et
complètement démodée, ce dont ni l’une ni l’autre n’avaient conscience. Luise
avait subtilisé ce vêtement dans le coffre à linge de la vieille baronne
centenaire, et il s’agissait en réalité de sa robe mortuaire.
« Ah !
comme c’est beau ! s’exclama Liina. Mon Dieu ! C’est si fin !
— Ouais,
c’est pas mal, admit Luise. Si j’ai accepté de te l’apporter, c’est parce que
j’ai déjà presque la même, mais en plus joli encore. » Elle parlait de la
précédente robe mortuaire de la baronne. Sa disparition avait été remarquée un
an auparavant, et comme il n’avait pas été possible de la retrouver, on en
avait cousu une nouvelle, celle-là même que Luise venait d’apporter à Liina.
« Qu’est-ce
que tu veux en échange ? demanda celle-ci, en essayant la robe derrière un
buisson.
— C’est
une robe très chère et de très bonne qualité ! affirma Luise. Et puis
c’est presque la dernière. J’ai fouillé plusieurs fois les coffres et les
valises de la baronne, mais il n’y a plus rien à prendre. Tout ce qu’il y avait
d’intéressant est déjà chez moi. Parfois, j’ai un peu pitié de madame. La
pauvre, elle est aveugle et clouée au lit. Elle se renverse parfois du café sur
elle, et je n’ai même pas de chemise de nuit de rechange à lui mettre !
Elle a beau être noble, elle vit comme une mendiante. Une fois, elle m’a fait
tellement pitié que je lui ai apporté une des miennes.
— Une
des tiennes... mais les tiennes, ce sont justement les siennes ! remarqua
Liina.
— Vu
sous cet angle, oui, si on veut. Mais ce qui était avant, ça ne compte pas.
Maintenant, elles sont toutes dans ma chambre. Donc elles sont à moi. Et si
quelqu’un essaye de me les voler, il verra à qui il a affaire ! Je ne
laisserai personne me prendre mes précieuses robes !
— Bon,
mais qu’est-ce que tu veux en échange de celle-ci ? » répéta Liina.
Elle se tenait à côté de la clôture, la robe mortuaire de la baronne sur le
dos, et s’admirait autant que c’était possible en l’absence de miroir.
« Ne
tourne pas autour du pot, poursuivit-elle. Avoue franchement que tu veux une
broche en argent ! C’est bien ça ?
— C’est
une robe très chère, insista Luise. D’accord, reconnut-elle enfin, donne-moi la
broche et nous sommes quittes !
— Tiens,
alors ! »
Liina lui
tendit le bijou demandé. Un ancêtre de Reïn avait trouvé jadis un trésor —
enfoui pendant une grande guerre par les hommes à tête de chien. Il avait
rapporté chez lui quelques bijoux en argent, mais avait enterré à nouveau la
majeure partie, afin que personne ne puisse lui voler les précieux objets. Nul
ne savait où il avait enfoui son trésor, mais les babioles qu’il avait
rapportées se transmettaient de génération en génération, et on les protégeait
soigneusement contre le mauvais œil et les vols. Car l’existence du trésor
caché des gens de Räägu était bien connue dans les environs. Luise rêvait
depuis longtemps d’avoir un bijou en argent qu’elle pourrait porter sur sa
poitrine dans sa chambre — personne n’était assez fou pour se promener en
public avec un objet précieux, ç’aurait été comme de le jeter aux
cabinets : les griffes de quelqu’un auraient fini par s’y accrocher et par
emporter la merveille !
[1]kratt: dans le folklore estonien, créature volante façonnée à partir de
vieux objets et qui rapporte à son maître de l’argent ou de la nourriture.
[2]
Esprit malfaisant qui trouble le sommeil en exerçant une pression sur le corps
du dormeur.



