Une Nouvelle : Mehis Heinsaar (La jolie fille qui avait déjà tout vu)

La jolie fille qui avait déjà tout vu (Kaunitar, kes oli kõike juba näinud)
_c__jüri_j_dubov__39_supermedium
(c) Jüri J Dubov
Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin


Cette histoire est arrivée à Pärnu pendant les dernières années de ma jeunesse. Cet été-là, j’avais trouvé du travail comme veilleur de nuit dans l’ancien port fluvial. Comme mes journées étaient libres, je les consacrais à me promener sur l’allée qui longeait la mer ou sur les avenues. Parfois, quand je me sentais un peu plus courageux, j’essayais de lier connaissance avec une jeune fille dans un café, mais ces tentatives se terminaient toujours par un fiasco. Les signes de la première jeunesse s’étaient déjà effacés de mon visage, sur lequel les traces d’une vie d’excès étaient trop visibles pour que l’on me prenne au sérieux. Pourtant, je ne me plaignais pas. J’avais atteint le midi lumineux de la vie, où l’on a déjà été endurci par toutes les déceptions possibles et où l’on peut considérer ses échecs avec un certain détachement philosophique. Je commençais à comprendre que le plus grand art dans cette vie est d’apprendre à être un homme simple, voire insignifiant, capable malgré tout d’apprécier ses modestes aventures et de conserver sa joie de vivre.
Mes progrès dans cet art difficile étaient révélés par exemple par le fait que, ce soir-là, sur l’avenue de la Baignade, je fermai les yeux avec bonheur et écoutai le chant des merles, la poitrine emplie d’une joie fragile à la seule pensée que je vivais, respirais et existais. Je sentais sous mes paupières dériver les nuages du matin.
Après m’être éveillé de cette bienfaisante torpeur, je poursuivis lentement ma promenade et passai devant un magasin de vêtements d’occasion situé dans une maison en bois. Comme les soirées étaient déjà fraîches, j’eus l’idée de m’acheter un chapeau bon marché.
J’entrai dans la boutique et la vendeuse me conduisit aimablement jusqu’à un carton situé dans un coin, dans lequel se trouvaient entassés pêle-mêle des écharpes, des gants et diverses sortes de couvre-chef. J’essayai des casquettes, des chapeaux, des bérets, mais aucun d’eux ne me sembla convenir. Peut-être ma tête était-elle trop grosse, ou mes exigences trop élevées. Je les posais sur ma tête les uns après les autres devant la glace, dans un sens ou dans l’autre, jusqu’au moment où je disparus subitement…
J’eus beau regarder dans le miroir, je n’étais plus là !
« Sapristi ! », me dis-je avec effroi. Je m’apprêtais déjà à appeler au secours lorsque mon reflet réapparut soudain. Je tenais à la main un béret bleu nuit. Je regardai le miroir, puis le béret entre mes doigts. Je reposai celui-ci sur ma tête et… je disparus de nouveau ! Je l’enlevai, et je réapparus. Je compris alors qu’il s’agissait d’un béret magique ! J’en éprouvai évidemment une immense joie, car les miracles sont plutôt rares de nos jours. Je retournai voir la vendeuse, lui payai les trente-cinq couronnes que coûtait ce béret et sortis du magasin en chantant.
Le cœur débordant d’une agitation bienheureuse, je découvris que la possession d’un béret magique rajeunit un homme d’au moins dix ans, de sorte que je n’avais plus besoin de ma sérénité philosophique. J’enfonçai mes doigts dans ma gorge, régurgitai ma sérénité au creux de ma paume et la jetai par-dessus une clôture.
« Maintenant, j’ai de quoi m’occuper pendant des jours ! », me réjouissais-je.

Après avoir rongé mon frein toute la nuit dans ma cahute du port fluvial, le matin venu, je me rendis aussitôt en ville, posai le béret sur ma tête et entrepris d’occuper mon temps de façon aussi agréable que mes médiocres capacités me le permettaient.
Je pinçai les fesses d’une jolie vendeuse, qui poussa un grand cri. Dans un café, je me bourrai de gâteaux au rhum, pris une saucisse dans l’assiette d’un Finlandais ivre et l’avalai sous ses yeux pendant qu’il hurlait de frayeur. Je volai dans les magasins des poulets rôtis, des livres d’art et des liqueurs aux herbes très chères. Je me promenai sur la plage réservée aux femmes, en observant leurs seins nus avec intérêt. Je commis encore toutes sortes d’autres espiègleries. Le soir venu, passablement épuisé par toutes ces activités, je décidai de prendre encore un petit verre aux frais du restaurant de la plage, avant de retourner à mon travail nocturne. C’est maintenant que commence véritablement mon histoire.

Mon béret bleu nuit sur la tête, débordant d’énergie juvénile, j’entrai en ce soir fatidique dans le bar situé au premier étage du restaurant de la plage. Les mains sur les hanches, je m’arrêtai un instant pour observer les lieux.
Sur une musique douce, des couples enlacés évoluaient sur la piste de danse. Par la fenêtre, on  voyait la baie de Pärnu que le soleil couchant inondait de rougeurs méridionales. Le barman, un homme aux cheveux gominés tirés en arrière et au sourire doucereux, servait avec application de jolies filles en bikini et des hommes d’affaires au ventre proéminent. Un endroit pour gens riches et beaux !
Je me réjouissais à l’avance d’avoir la possibilité de m’offrir quelques bons alcools aux frais de ces gens stupides. Je devais évidemment faire preuve de la plus grande prudence, afin que personne ne remarque une bouteille de whisky se déplaçant en l’air ni le verre dans lequel je verserais mes breuvages. Heureusement, tout le monde était suffisamment occupé pour ne pas remarquer des objets se déplaçant dans les airs.
C’est ainsi que, un verre de Johnny Walker à la main, je m’assis enfin près d’une fenêtre, non loin d’un homme à l’allure athlétique et des deux femmes qui l’accompagnaient.
Je précise dès maintenant que l’une d’elles était d’une beauté stupéfiante. En l’observant, je fus renforcé dans mon ancienne conviction que les femmes sont en ce monde les principaux chefs-d’œuvre de la nature. Sur le visage aux traits fins de cette charmante jeune fille pareille à une fée flottait une imperceptible tristesse. La fragilité mélancolique de ses paupières, de ses pommettes et de ses sourcils évoquait la Vénus de Botticelli. Ses yeux qui chatoyaient comme des sources bleues erraient dans le lointain et ressemblaient à ceux d’une épouse de marin attendant son mari à la maison. Et son corps… oh, mieux vaut ne pas en parler ! Le dieu qui l’avait façonné devait avoir un sens plastique hors du commun.
Les hommes tombaient probablement amoureux d’elle dès le premier regard, à cause de la conjonction entre la sensualité visible de son corps et la fragilité angélique de son visage. Elle ressemblait à Madonna jeune, mais cinq fois plus belle. Les mots me manquent pour faire l’éloge de sa beauté !
L’homme qui était assis à côté d’elle paraissait assez mal en point. Il avait dû être autrefois fort, riche et beau, mais il n’était plus aujourd’hui qu’une loque. Ses yeux étaient rougis par les insomnies, il haletait bruyamment et fumait cigarette sur cigarette. Ses mains tremblaient et il avait un regard de chien de garde irrémédiablement attaché à sa fée. En vérité, il n’y a pas de pire destin que d’être désespérément amoureux d’une jolie fille qui s’est lassée de vous. C’était là, manifestement, l’état présent de leur relation.
La fille, sans prêter la moindre attention au regard canin de son admirateur, se plaignait à son amie d’une petite voix chantante : « Ma chérie, si tu savais à quel point ma vie est triste. J’ai déjà tout vu dans cette vie. J’ai eu une liaison avec le plus grand poète écossais et avec le plus riche architecte hollandais. L’ambassadeur de France, le chanteur Jaan Tätte et le metteur en scène Elmo Nüganen ont été amoureux de moi. Le cascadeur lituanien Juris Vasiliauskas a commis son célèbre suicide en plein vol après que j’ai repoussé sa demande en mariage. Si tu savais comme tout cela est lourd à porter ! J’ai pleuré à cause de ma beauté et à cause des hommes à qui j’ai fait perdre la raison, mais à présent mon âme s’est endurcie, mes larmes sont taries. J’ai déjà tout vu dans ma vie et plus rien ne peut me surprendre. Oh, si seulement cette maudite vie pouvait me réserver encore quelque chose de neuf ! »
J’avais la gorge nouée par l’émotion. J’aurais tant voulu être l’homme capable de surprendre cette créature surnaturelle, mais j’avais conscience qu’avec mon physique plutôt médiocre et mon intelligence limitée, je serais pour elle pratiquement invisible. Ce que j’étais d’ailleurs en réalité ! Je pouvais tout de même rester assis près d’elle, admirer tranquillement sa beauté et écouter sa voix chantante. Pour l’instant, cela me suffisait. Son amie termina sa cigarette et s’apprêta à quitter le bar. La jolie fille obligea son amant au regard de chien à partir avec elle.
« Mon chéri, tu sais bien que tu m’ennuies à mourir. Va-t’en s’il te plaît ! Pars avec elle, je t’en prie ! Je vous rejoindrai peut-être un peu plus tard », dit-elle d’un ton las. L’athlète triste embrassa d’un air soumis la main de sa bien-aimée et partit.
Je restai donc seul avec elle, à la table que nappait la lumière du soir. Elle regardait paresseusement la mer illuminée par le soleil couchant et j’essayais moi aussi de faire de même. Mais comme j’avais une petite idée derrière la tête, renonçant à toute prudence, je demandai à ma voisine :
« Voudriez-vous encore un Martini avec une rondelle d’orange ? »
La jolie fille qui avait déjà tout vu regarda autour d’elle d’un air effrayé.
« Qui est là ? demanda-t-elle nerveusement. Qui me parle ? »
« C’est moi, l’homme invisible », répondis-je doucement, mais avec assurance.
Elle s’effraya plus encore et laissa même échapper un petit cri. Mais lorsque le verre de Martini avec une rondelle d’orange apparut en l’air devant ses yeux, elle se ressaisit, prit le verre, y but une longue gorgée et regarda prudemment dans la direction où elle pensait que j’étais assis. D’une voix tremblante, la divine jeune fille me demanda qui j’étais et pourquoi je me promenais ainsi sans aucune forme apparente. On pouvait voir, à son expression, qu’elle commençait à éprouver de l’intérêt pour moi et cela me donna du courage. Je répondis d’abord de façon très vague aux questions qu’elle me posa, puis, après quelques gorgées de whisky, je parvins à me glisser assez rapidement dans la biographie que j’avais imaginée quelques instants plus tôt. Je lui racontai que j’avais été frappé longtemps auparavant par une terrible maladie de Madagascar, qui, en progressant de la tête à la plante des pieds, avait peu à peu rendu complètement invisible mon corps magnifique. Depuis lors, mon destin funeste me condamnait, tel Ahasvérus, à errer à travers le monde.
Elle écouta mon histoire avec un intérêt croissant, et en voyant ses yeux bleus qui se remplissaient de larmes je compris qu’elle commençait même à tomber amoureuse de moi. Encouragé par ce constat, je bus encore quelques gorgées de whisky et commençai à lui décrire mon apparence physique. Je lui confiai d’une voix douce que, lorsque j’étais enfant, j’avais des boucles blondes et des yeux bleu-vert, que je chantais du matin au soir des chants populaires de Hiiumaa et de Vormsi, qu’un parent très haut placé m’avait prédit que je deviendrais un grand poète, et ainsi de suite…
À la fermeture du bar, les choses en étaient au point où la fée s’appuyait tendrement contre mon corps invisible. Nous partîmes poursuivre la soirée à l’hôtel Pärnu.

Ô faibles humains ! Soyez heureux dans votre médiocrité, car vous n’imaginez pas quel feu infernal peut s’allumer à l’intérieur d’un homme insignifiant lorsqu’une femme d’une beauté exceptionnelle décide de tomber amoureuse de lui !
Quand nous fûmes dans la chambre d’hôtel, la jolie fille qui avait déjà tout vu me déshabilla lentement, en caressant avec une curiosité enfantine mes mains, mes jambes et mon visage. On pouvait lire dans son regard une joie innocente. Le désir de ce qu’elle ne voyait pas, mais qu’elle avait pu imaginer d’après mon récit, rosissait ses joues. On aurait dit qu’elle jouait avec moi comme avec un rêve chéri qui s’était enfin réalisé sous une forme invisible.
Je croisai les mains sous ma nuque et, savourant mon plaisir, la laissai faire avec moi tout ce qu’elle voulait. Je lui défendis cependant de toucher mon béret bleu nuit, en lui expliquant que celui-ci avait des vertus curatives et m’empêchait de disparaître complètement. En entendant cela, elle se mit à pleurer de compassion. Comme ses larmes étaient grosses et limpides !
Elle me redemandait sans cesse de lui raconter tous les détails de ma vie antérieure et de lui décrire mon apparence. J’inventais chaque fois quelque chose de nouveau : je lui peignais la couleur de ma peau, de mes yeux et de mes cheveux avec des tons toujours plus vifs, et je ne comprenais plus moi-même, d’après ma nouvelle biographie, si j’étais un Noir, un Indien ou un Lapon. Mais la jolie fille qui avait déjà tout vu semblait beaucoup apprécier cette apparence variable. Avec un intérêt toujours plus avide, ses doigts minces touchaient ma peau, mon ventre, mes jambes. Pour stimuler mon imagination, je buvais de temps en temps une gorgée de whisky et poursuivais mes explications, de plus en plus convaincu moi-même par mon apparence en perpétuelle transformation.
Alors vint le moment béni où la jeune fille, incapable de retenir plus longtemps son désir, me demanda de la déshabiller.
Ô Joueurs de dés Célestes ! Je vous serai à tout jamais reconnaissant pour ces merveilleux instants !
Le contact de mes mains fit apparaître sur son visage d’ange une expression de félicité et de contentement, comme si un jeune dieu venait de la toucher. Lorsqu’elle fut enfin nue à côté de moi — le corps cuivré, les lèvres entrouvertes et les yeux fermés, en proie à l’excitation de l’attente —, je compris qu’elle m’avait accordé la permission tacite de faire avec elle tout ce que je voudrais. Je me demandai alors si j’avais vraiment le droit de faire l’amour avec elle, moi, un homme invisible et tout entier pétri de mensonges. Mais en regardant son corps débordant de désir, en attente d’amour, et ses yeux fermés de bonheur, je fus incapable de résister plus longtemps au feu de ma passion.
Même pendant l’amour, elle me demanda de poursuivre le récit de ma vie. Je lui racontai donc mes aventures en Jamaïque et au Nicaragua, ma rencontre avec un jaguar dans la forêt brésilienne, ma triste solitude au Pays de Galles, dans le village de Laugharne où, dans un hangar à bateaux accroché à la falaise, j’avais composé mes immortels poèmes. À chacune de nos unions, je devenais quelqu’un d’autre. Je m’infiltrais dans ses rêves tantôt comme Pouchkine avec ses favoris géants, tantôt comme un joli monstre semblable au marquis de Sade, à Raspoutine ou à Essenine, ou encore comme un Indien pensif ou comme un anachorète hindou dans les montagnes de l’Arunachal.
Le résultat de tout cela fut que la jeune fille angélique eut, à des intervalles assez brefs, cinq orgasmes consécutifs. Et nous devînmes les amants les plus fougueux et les plus heureux de cet été.

Ma bien-aimée qui avait déjà tout vu devenait chaque jour plus docile. Elle m’apportait à manger et à boire au lit. Elle était même prête à me brosser les dents si j’en exprimais le désir. Elle pouvait contempler inlassablement mon visage, mes cheveux et mon corps invisibles, avec tant de tendresse et de dévotion que j’étais presque certain que notre amour durerait toujours.
Pendant trois bonnes semaines, notre relation ne fut que compréhension mutuelle et bonheur parfait.
Mais un jour, comme cela devait fatalement arriver, elle me demanda s’il n’existait pas un remède qui pourrait me rendre un peu plus visible, afin qu’elle puisse admirer pour de bon mon visage et mon corps. Je commençai par exclure catégoriquement cette possibilité. Mais après plusieurs jours de semblables gémissements, je finis par céder.
« Oui ! », annonçai-je un soir fièrement, alors que nous venions de finir une nouvelle bouteille de champagne et d’essayer une position amoureuse particulièrement complexe.
« Un tel remède existe ! », m’écriai-je, et j’enlevai sans plus réfléchir mon béret bleu nuit.

Aussitôt, je regrettai amèrement mon geste, mais il était déjà trop tard. Ce qui suivit… fut terrible ! Pendant les vingt premières secondes au cours desquelles elle observa mon apparence enfin incarnée, ses yeux — je peux le garantir ! —exprimèrent un authentique bonheur. Puis elle comprit sans doute que j’étais véritablement ainsi, tel que j’étais devant elle. Que je l’étais déjà avant, que je l’étais maintenant et que je le serais toujours. Le premier indice de cette prise de conscience fut l’extinction du désir dans son regard, après quoi un étrange sourire apparut sur sa bouche et l’instant d’après elle éclata d’un rire hystérique. Son fou-rire se changea en sanglots. Elle se mit à lancer des objets dans ma direction et à m’insulter sauvagement. Elle m’accusa d’avoir cruellement abusé d’elle, d’être laid, de l’avoir violée et Dieu sait quoi encore. J’essayai de la calmer, mais cela ne fit que jeter de l’huile sur le feu. Ses injures cédèrent la place à des cris de rage. De sorte que je n’eus bientôt pas d’autre solution que de prendre mes affaires et mon béret magique et de quitter précipitamment les lieux.
Au début, j’éprouvai même une sorte de joie à l’idée d’être libéré. Épuisé, je pris quelques bières sur le bord de mer, regardai passer les nuages blancs, me remémorai les jours heureux et laissai le vent marin caresser mes cheveux. Mais le soir, après avoir repensé à tout cela, assis sous les arbres du parc, je compris à quel point je l’aimais malgré tout et je fondis en larmes.
Mon amour-propre se brisa en une seule journée.
Le lendemain matin, je me présentai devant sa porte en rampant comme un chien soumis, mais elle appela le portier et me fit jeter dehors. J’essayai ensuite de m’introduire dans sa chambre en grimpant le long de la gouttière, mais le tuyau se cassa et je me tordis la cheville en tombant. Je fis encore quelques tentatives pour l’approcher et reconquérir son amour, mais rien n’y fit. Je ne l’intéressais plus. Et même pire : elle menaça d’envoyer son athlète me casser la figure si j’osais reparaître devant ses yeux ! Désespéré, je jetai quelque part mon béret bleu nuit et ne parvins plus ensuite à le retrouver.
Mes tentatives ultérieures pour pénétrer dans l’hôtel échouèrent, car on ne me laissa jamais aller plus loin que la porte d’entrée. Au bout d’une semaine environ, après que j’eus beaucoup insisté, le portier de l’hôtel m’informa que la belle avait quitté Pärnu. Mais il n’avait pas le droit de me révéler sa destination.
Alors seulement je compris à quel point je l’aimais, mais il était déjà trop tard, oui, trop tard…

Il fallut environ trois semaines pour que ma douleur amoureuse s’apaise peu à peu et que je retrouve plus ou moins ma sérénité philosophique, une sérénité si nécessaire aux gens ordinaires.
Je compris que j’allais mieux lorsque je commençai de nouveau à remarquer les petits détails de ma vie qui rendaient mes journées dignes d’être vécues. Par exemple un homme avec une longue barbe qui me faisait un geste amical de la main et portait autour du cou un écriteau où l’on pouvait lire : « Achète-moi une bière et je te parlerai de Jésus ! » Ou encore le fait que, après avoir été licencié de mon poste de veilleur de nuit, je retrouvai du travail comme porteur de convocations militaires. Ou que je réappris à apprécier le bruissement des arbres, la pénombre des avenues et le vol des goélands.
Tout cela me montrait que l’on m’avait de nouveau accueilli dans la confrérie des petits plaisirs. Et pourtant… Le monde me paraît aujourd’hui plus vide et comme abandonné. Une douleur légère, infime, me ronge de l’intérieur. Elle est presque imperceptible, mais je ne trouve plus le repos. Je la supporte un jour, un deuxième, un troisième, puis je ne peux faire autrement que de boire un ou deux petits verres, qui commencent par endormir la douleur, avant de la changer en joie. Jusqu’au moment où je me remets à croire qu’il serait peut-être possible, par quelque miracle, de retrouver le béret bleu nuit et de reconquérir la jolie fille qui avait déjà tout vu.







© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL