Bernardo Atxaga

Charmeur de lecteurs.
Bakische kuh atxaga
Ceci est un extrait de l'article 'Le hérisson se réveilla: passé et présent de la littérature basque' de Mari Jose Olaziregi. Lire cet article dans son intégralité dans le prochain numéro de Transcript
Il n'est peut-être pas très orthodoxe de parler de José Irazu Garmendia, surnommé 'Bernardo Atxaga', comme d´un charmeur de lecteurs. Mais les mots charme et séduction pourraient bien décrire à eux seuls le succès que connaît chez nous notre auteur le plus universel. Étant donné l´incontestable mercantilisation de la littérature, l´expression 'l´auteur le plus lu' peut nous induire en erreur. Pourtant Bernardo Atxaga est bel et bien l´auteur plébiscité par le public, l´auteur qui vend le plus d'ouvrages écrits en basque, le plus apprécié par les autres écrivains ; enfin l´auteur devant lequel s´incline la critique académique basque. D´ailleurs, tous ceux qui ont assisté à l´une de ses lectures poétiques ou à ses conférences connaissent son dévouement, son empressement envers ses lecteurs. Cette attitude artistique a contribué à ce que la littérature de B. Atxaga fasse partie de nos vies. C'est pourquoi, il n'est pas rare aujourd'hui de lire des titres de presse évoquant l´un de ses ouvrages, ni de voir des B.D. humoristiques montrant l´un de ses personnages. La phrase de la petite chienne Shola dans Poèmes et Hybrides ('personne n'est apprécié chez soi') n'est plus vraie pour Atxaga. C'est aussi sans doute cet attrait et ce charme que suscite son oeuvre qui sont à l´origine du livre intitulé Le sourire de Bernardo Atxaga publié par Dinapiera di Donato au Venezuela et de ce que le journal anglais The Guardian compte Atxaga parmi les 21 meilleurs écrivains du XXe siècle.

Nous appropriant de son style, nous pourrions présenter son oeuvre littéraire comme un inventaire qui comprendrait trois grands volets. D´un côté, les textes fantastiques situés à Obaba. D´un autre côté, les romans réalistes qui prennent les personnages pour trame narrative. Et troisièmement toute une série d´ouvrages où se manifeste son côté d´avant-garde, le plus innovateur : la littérature pour enfants et pour ºles jeunes, les alphabets ou les ouvrages poétiques tels que Poèmes et Hybrides. Même si les dimensions de cet article ne nous permettent pas de trop nous occuper de chacun d´entre eux, nous essaierons d´en préciser les principales caractéristiques.

Commençons par Obaba, cette géographie imaginaire qui confère son unité à tout un cycle fantastique comprenant des contes et des récits publiés dans les années 80 tels que Lorsqu´un serpent...(1984), Deux lettres(1984), le roman Deux Frères (1985), ou le célèbre livre de récits Obabakoak (1988). Si ce topos littéraire a pour origine une berceuse biscayenne, ses descriptions nous parlent d´un paysage affectif plus large, d´un paysage relié au passé, à un monde ancien. Il s´agit d´une géographie vécue qui fuit toute concrétisation topologique et dans laquelle règne la causalité magique. (cf. J.L. Borges). Dans ce monde primitif les personnages se servent des animaux pour exprimer de divers malheurs ou des situations. C'est pourquoi il n´y a rien d'étonnant à ce que ses habitants croient dur comme fer qu ´un enfant puisse devenir un sanglier blanc, ni à ce que les lézards soient des êtres dangereux qui pourraient faire des ravages dans nos têtes s´ils réussissaient à s´y introduire par nos oreilles. Par le biais de ces superstitions, si présentes dans notre tradition orale, Atxaga nous parle de sentiments aussi universels que la peur, ou de la lutte perpétuelle entre la nature et la civilisation. Ainsi, dans Obabakoak (1988), excellent livre traduit à 25 langues, qui a reçu de nombreux prix, dont le Prix National de Narration-1989, Atxaga nous présente un voyage littéraire qui, à partir de motifs et d´éléments bel et bien basques (particuliers), rend hommage aux maîtres universels du conte littéraire. Cet hommage littéraire est rendu par le biais des citations de contes (par exemple, le célèbre Le serviteur du riche marchand), des résumés ( tels que ceux des contes de Chejov, Waugh et Maupassant dans À propos des contes), des paraphrases aux transformations thématico-formelles ( telles que Wei Lie Deshang), des plagiats ( comme dans le conte Torture par espérance de Villiers de l´Isle Adam dans Une crevasse dans la neige gelée) des parodies, des imitations, etc. Au cas où ces références ne seraient pas suffisantes, des titres tels que Margarete et Heinrich, jumeaux (cf. G. Trakl) ou E. Werfell (cf. F. Werfel), nous parlent des racines expressionnistes de certains contes du livre.

Dans le délicieux roman qui raconte les souvenirs de la vache Mo, Mémoires d´une vache (1991), Atxaga annonce les caractéristiques de ses romans postérieurs : le réalisme et l´utilisation de voix intérieures pour raconter le discours intérieur des personnages. Traduit à 13 langues, le roman L´homme seul (1993), tourne bien autour d´un personnage (Charles) et de l´impitoyable solitude qu´il éprouve. Hanté par les voix qu´il entend au fond de son âme ainsi que par les souvenirs du passé, Carlos, ancien activiste de l'E.T.A., ne défend plus les idéaux révolutionnaires d´antan. L'image surréaliste de la mer glacée qui ne quitte jamais le protagoniste de cet inquiétant thriller traduirait parfaitement l'angoisse qu´il éprouve en se sentant perpetuellement traqué. Tout comme dans les romans de Pavese, dans L´homme seul le lecteur saisit l'impitoyable sentiment de solitude qui entoure les personnages principaux. Quelques années plus tard, en 1995, Atxaga publiait Ciels, roman court où l'on raconte le voyage de retour d´une ancienne militante réinsérée de l'ETA, Irène. À nouveau nous avons affaire à un personnage déçu et solitaire qui essaie de s'éloigner d'un passé qui le rend prisonnier. Mais cette fois-là c'est la littérature qui va permettre à Irène de s'éloigner de ce sentiment de solitude qui la saisit. L'excellente antologie poétique que comporte le roman nous rappelle ce vers célèbre de E. M. Cioran :'Y a-t-il de critère artistique sans s´approcher des ciels ?'. D'où l´importance accordée dans ce roman à la symbologie des ciels : un ciel où se reflète parfois Irène et qu´elle désire 'toucher'.

Petit à petit nous arrivons au dernier grand volet de l´oeuvre d´Atxaga, formé par ses textes d´avant-garde. Là nous découvrons un auteur plus novateur et hardi, qui aime faire des expérimentations avec des engins littéraires tels que les textes pour enfants, les alphabets ou abécédaires, ou qui n'hésite pas à proposer des lectures poétiques publiques à la manière de Dylan Thomas.

Comme nous l´avons dit plus haut, la publication du recueil de poèmes Etiopia (1978) a marqué une date dans le développement de la poésie basque moderne. Il s'agit d´un collage de livres de récits et de poèmes, organisés dans une structure circulaire. Deux récits ouvrent et ferment le livre et, au milieu, imitant le célèbre texte de Dante, nous trouvons neuf cercles de sable délimitant ce voyage littéraire vers Etiopia (Utopie). Et c'est sur le sable que le temps oublie des montres cassées ; la mémoire, des lettres jaunâtres ; la culture, un dictionnaire lilliputien et le courage, un bouclier d´esparcet rouillé ( réf.'À propos du sable'). En fait ce qui se dégage d´Etiopia c'est bien la lassitude poétique qui a précédé la fin de la modernité. Atxaga tente de bouleverser le langage poétique corrompu et nous annonce l´arrivée de wagons pleins de silence qui luttent contre les substantifs et les adverbes (réf. 'Chronique partielle des années 70'). Le protagoniste est un apatride empreint de l'esprit Dada et cherche à imiter Rimbaud. Ainsi flâne-t-il dans cette ville dramatique (et nettement expressionniste). Devenue un terrible labyrinthe, la ville est peuplée d'anti-héros et de perdants (tels qu'explorateurs, boxeurs ou... des poètes suicidaires. Les camarades de voyage invoqués par le poète (Nerval, Rigaut, Rimbaud ou Cravan) ont aussi cherché à fuir la Ville, c'est à dire, les limites du langage.

Débarrassé des excès et de l´ornement, éloigné du dramatisme qui règne dans le livre précédent,dans Poèmes et Hybrides (1990) Atxaga essaie de récupérer le sens essentiel de la poésie. Pour ce faire, il déchire le langage topique dont la poésie se servait, en le brisant à l´aide du dadaïsme et à l´aide d'éléments primitifs et enfantins. Humour et tendresse président l'univers de l'auteur, mais c´est surtout le besoin de s'éloigner de toute conception élitiste du travail poétique qui l´emporte. Les personnages de Poèmes et Hybrides tels que Ainhoa avec sa robe fraise et vainille (réf. 'Famille III'), la 'mystérieuse' Shola (réf. 'Famille IV'), ou l´immigrant Ezekiel Masisi Dembele (réf. 'Chansons IX') témoignent du regard humaniste et engagé d´Atxaga. Sa quête de nouvelles possibilités expressives comprend des chansons, des lectures poétiques sous forme d'inventaire (réf. Henry Bengoa Inventarium), voire des peintures, dont le charme a fait de Nouvelle Etiopia (1998) un livre vraiment séducteur. Vu de n´importe quel point de vue, le réveil du hérisson s'avère en extrême intéressant.







© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL