Fred Johnston

Orangeman
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Marching[1]
Cette nouelle est tirée du recueil Keeping the Nightwatch par Fred Johnston, 1, Carn Ard, Circular Road, Galway, Rép. d'Irlande. Tél: 00 53 91 526915(sylfredcar@iolfree.ie).

Traduction par Christian LE BRAS

Il se redressa sur sa chaise. Sa tante accourut avec une assiette d'oeufs sur le plat et de frites. Petite femme aux bras fluets, toujours en mouvement. Elle se pencha vers lui pour augmenter le son de la radio. Les informations de la BBC. Aussi loin qu'il s'en souvienne, elle écoutait chaque jour les informations, toujours à la même heure. Elle s'en retourna à la cuisine, courant presque. Il l'imaginait derrière la porte, repassant minutieusement les gants de soie, d'avant en arrière, pesant de tout son poids sur le fer.

Son père, debout près de la cheminée, feuilletait un journal. Finis ça en vitesse, dit-il, ne fais pas attendre Ernie. Il se goinfra de frites et d'oeufs, à ne plus pouvoir bouger la mâchoire. A l'étage, sa cousine Sarah renversa un objet. Il regarda au plafond. Ne nous mets pas en retard, dit son père.

Vous êtes sûrs que vous ne voulez pas une petite tasse de thé ? dit sa tante à son père.
Non merci, Harriet. Ça ira pour moi.
Allez, une petite tasse, en attendant ? Non, ça va, merci, Harriet. Tu verras, ça te fera du bien, dit sa tante, se précipitant avec une tasse posée sur une soucoupe. Un petit sandwich, sur le pouce ? Ouais. Juste un. Merci.
Son père jeta le journal sur le divan. D'un léger bond, le chat blanc disparut sous un fauteuil, laissant de longs poils blancs sur le coussin. Il piquait à présent les grosses frites de sa fourchette, épongeant le jaune des oeufs dans un mouvement circulaire. Il s'essuya le menton. Sa tante arriva en trottinant, une tasse de thé à la main.
Alors, ça a été ? Tu as bien mangé ? Ouais, dit-il. Merci beaucoup.
Dis « Merci beaucoup Tante Harriet », lui dit son père, assis sur le divan.
Merci beaucoup, Tante Harriet.
Peuh, on ne va pas s'embarrasser de politesses, un jour comme aujourd'hui, dit sa tante avec un rire bref. Il se redressa et but son thé, captant çà et là des bribes d'informations à la radio.

Oncle Ernie appela du salon, d'un ton guttural, sans réplique. Sa tante prit avec le plus grand soin les gants par leurs manches et les observa attentivement. Avec des précautions infinies, elle les porta dans la pièce de devant. En repassant devant eux, elle s'essuya les mains sur les bords de son pantalon.
Vous avez assez mangé ? Vous avez eu assez de tout ? Oh, j'ai oublié le sandwich.
T'en fais pas pour nous, dit son père. Mais elle revenait déjà avec un sandwich. Il me rend dingue, cet homme-là. C'est tous les ans la même chose, avec ses gants, et son chapeau, et ses chaussures, et ses chaussettes, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine, ne s'adressant à personne en particulier. Elle se mit en quête d'une brosse à habits, et, l'ayant trouvée, retraversa précipitamment la pièce. Quand elle réapparut, elle portait sur un bras l'écharpe, dont les glands voletaient dans le tourbillon causé par son passage.

Il se retourna sur sa chaise et observa son père. Il était presque chauve. Ses doigts tapotaient vaguement le bord de la tasse de porcelaine. Des miettes de pain aux commissures des lèvres.
Essuie-toi la bouche.
Merci, dit son père, en s'essuyant les lèvres du dos de la main. Il regarda son père. On va aller à l'hôpital ce soir ? Mmm-mmm, plus tard, plus tard, répondit-il. Il se leva de table. Tu veux encore du thé ?
Il en reste plein dans la théière, cria sa tante de la cuisine. J'ai même pas le temps de vous servir, avec tout ce que je dois faire pour cet homme.
C'est bon, dit son père. Il va être temps d'y aller.
Sa tante réapparut au pas de charge avec l'écharpe repassée. Il finit sa tasse. Son père se leva et se dirigea vers la cuisine, emportant la tasse. A l'étage, sa cousine Sarah laissa tomber quelque chose. Il sortit dans le couloir, juste au moment où son oncle Ernie arrivait du salon.

Formant un V, l'écharpe dorée, bande lumineuse sur l'étoffe sombre, barrait le costume noir de son oncle. Sa tante s'activait, épinglant sur le devant de l'écharpe les dernières décorations argentées, puis les lettres majuscules L.O.L. La silhouette énorme et imposante de son oncle se découpa dans le couloir. Il ajusta minutieusement ses gants immaculés. Sa tante ôtait fébrilement d'imaginaires flocons de poussière sur le chapeau melon noir. Le bas retroussé du pantalon noir au pli impeccable reposait sur le cuir noir et luisant des larges chaussures. Sa cravate était barrée d'une épingle d'argent aux armoiries de la Loge. Je pense qu'on y est presque, dit son oncle. Son visage rond et rougeaud, qui lui rappelait à chaque fois les dessins de lutins de son enfance, se plissa en un sourire crispé, faisant apparaître ravines, rides et crevasses.

Il émit un rire nerveux, non aux propos de l'oncle mais à la vision de ce visage ridé. Son oncle se mit à déambuler gauchement devant le miroir du hall d'entrée.
Dis à ton père de s'amener, fiston. Il est temps d'y aller. J'ai pas le temps de vous attendre, éructa soudain son oncle, au bas des escaliers. Et toi, Sarah, descends en vitesse.

Sarah, dévala les escaliers, longues jambes et brune chevelure. Il observa sa cousine et lui trouva quelque chose d'attirant, sans vraiment pouvoir définir quoi. Ça va, papa ? cria-t-il, et son père apparut dans le hall.
Amusez-vous bien, dit sa tante. Elle ouvrit la porte et ils sortirent à pas traînants et se dirigèrent vers la voiture, son père menant la marche. Une porte s'ouvrit plus bas dans la rue. Un homme portant chapeau melon et écharpe émergea de la maison, un imperméable au bras. Son oncle lui fit signe. T'es prêt pour la grande marche, Jimmy ?

Ils s'installèrent dans la voiture. Il était assis près de sa cousine Sarah et se sentit mal à l'aise quand elle pressa sa jambe contre la sienne. Bon, dit son oncle, tu sais où me déposer. Son père quitta la rue pour s'engager sur la grand-route et accéléra en direction du centre ville. Par petits groupes, des hommes se hâtaient le long des trottoirs, tous habillés de costumes noirs, tous ceints de l'écharpe et coiffés de chapeaux melon. En riant, ils dévalaient les rues, jeunes comme vieux, en route pour leur grande sortie annuelle, en route pour une bonne tranche de rigolade. Il les observa, puis son regard se fixa sur l'énorme cou de son oncle, rouge, grêlé, engoncé dans le col blanc empesé. Il se souvint de l'Abbé Martin, mains jointes derrière le dos, donnant des instructions à ses élèves pour rejoindre le centre par des chemins détournés, par Carlisle Circus. Après une parade des Orangistes, il y avait eu des jets de pierres et on avait appelé l'armée. D'après le Père Martin, il s'agissait d'une provocation. Il avait peine à s'imaginer un homme comme son oncle Ernie dans la peau d'un agresseur belliqueux, prenant délibérément d'assaut les quartiers catholiques. Il entendit le rire de son oncle, un rire gras, chaleureux. Il ressentit ce mélange étrange de gêne et d'excitation inhérent à cette journée. Il se sentit à la fois partie prenante de cet événement et étrangement détaché ; partagé, mal à l'aise, un pied de part et d'autre d'une formidable commotion historique et géographique. Et il ressentit le besoin de s'exprimer, sans savoir à qui s'adresser ni ce qu'il aurait bien pu dire.

Peu après la fin de la guerre, son père avait fait la connaissance d'une Dublinoise qui travaillait dans un grand magasin du centre et il l'avait épousée. Homme coquet, élégant, ses cheveux gominés séparés d'une raie (il avait vu les photos), son père avait suivi des cours d'instruction religieuse et était devenu membre de l'Eglise catholique romaine afin de pouvoir convoler.
A la mort du père de sa mère, oncle Ernie avait envoyé un télégramme. Les menues blessures s'étaient-elles cicatrisées ? Vers la fin de sa vie, son grand-père s'était débrouillé tout seul. Une grande carcasse asthmatique, un être obstiné, sereinement tolérant. Une fois, il avait étalé toutes ses décorations de guerre sur la toile cirée de la table et les avait montrées du doigt sans mot dire. Un vieil homme triste, comme échoué là. Il était mort de pneumonie et de vieillesse. La maison avait été vendue.

Ils approchaient de l'Orange Hall. Des hommes en costume noir étaient massés à l'extérieur. Je vais descendre là, dit oncle Ernie. Je vous verrai plus tard à la maison. Il se peut qu'on passe à l'hôpital, dit son père. Sarah sortit de la voiture et il se détendit. Par la vitre, il la vit courir vers un jeune homme à moto. Son estomac se contracta bizarrement. La moto démarra, et le vent fit se relever la jupe de Sarah. Si vous allez à l'hôpital, arrêtez-vous chez moi au retour pour me donner de ses nouvelles.

Son oncle monta lourdement les marches en vacillant quelque peu. Des hommes tendirent la main vers lui, lui tapèrent dans le dos. Des hommes au visage épanoui, s'apprêtant à passer du bon temps. Ces hommes étaient-ils dangereux ?

Alors qu'ils partaient de l'Orange Hall, il se souvint de l'élancement de honte qu'il avait ressenti pendant le cours d'histoire de Creavy. Le professeur, gros homme à la face bovine, avait lu un passage traitant d'une révolte qui s'était déroulée au dix-neuvième siècle, au cours de laquelle plusieurs fermiers protestants avaient été tués, et il avait ajouté ce commentaire haineux : ils auraient dû chasser tous ces salauds, tous jusqu'au dernier. Et McClure, qui s'était levé au fond de la classe et l'avait bruyamment acclamé en levant le poing. Telle la lame d'un couteau, la honte l'avait percé de part en part. Monsieur, avait-il dit, précautionneusement, cherchant ses mots comme s'il se frayait un chemin à tâtons : ce n'est pas juste, vous ne trouvez pas ? Qu'est-ce qui n'est pas juste là-dedans, mon gars ?

A cet instant, il avait ressenti la peur. Alors même qu'il s'apprêtait à prendre la défense du protestantisme, il se retrouvait pour la première fois de sa vie en territoire hostile, sans appui aucun. A l'autre bout de la ville, là où il vivait et jouait chaque jour parmi les protestants, il aurait trouvé le soutien qu'il savait maintenant ne jamais pouvoir susciter au collège, dans sa propre classe. Une sensation très bizarre, paradoxale, presque comique. Qu'est-ce qui n'est pas juste, lui demanda à nouveau Creavy. Il aurait voulu répondre au nom de ses oncles, de ses tantes, de Sarah, de son père aussi, mais il n'avait pu ouvrir la bouche. Se sentant stupide, il s'était excusé en se rasseyant, submergé par la honte. Tu ne vas pas me donner une leçon d'histoire, à moi, avait dit Creavy, avant de passer à autre chose. Il avait senti le regard de McClure qui le transperçait, et les coups d'oeil perplexes, presque gênés, du reste de la classe. Des regards chargés de suspicion. Par la suite, il s'était senti soulagé, quoi qu'il en dise, de voir cette affaire en rester là.

Il se renfonça dans son siège. Ils arrivèrent derrière l'Hôtel de Ville. Je vais me garer par là, dit son père. On pourra tout voir de Royal Avenue. Son père gara la voiture. Sur le terre-plein de l'Hôtel de Ville, dont les allées avaient été barrées à partir de la rue principale, des soldats déambulaient nonchalamment. Alors qu'ils contournaient allègrement l'esplanade de l'Hôtel de Ville pour atteindre Royal Avenue, le puissant drum-drum des tambours et le son strident des fifres portaient déjà jusqu'au centre ville. Ils passèrent sous le cordon de police et traversèrent promptement la rue déserte, passèrent sous une autre barrière et se fondirent dans la foule dense qui se pressait sur Royal Avenue. Un grand soleil brillait sur le dôme vert de l'Hôtel de Ville. Des maigres branchages, des volées d'étourneaux s'égaillèrent et vinrent se poser devant Robinson & Cleavers, dont les stores baissés affichaient « Tailleurs de Sa Majesté le Roi ». Très haut, dans le bleu du ciel, un hélicoptère bruissait, tel un minuscule et irritant insecte, survolant sans relâche le centre ville en cercles étroits. De là-haut, ils ne devaient voir que les rues barrées, en attente de l'événement, la noire colonne des gens massés sur les trottoirs, et, plus loin, l'avancée décidée des premières fanfares, bannières déployées, les musiciens en chemise blanche défilant sans bruit quelque trois cents mètres plus bas.

Il régnait une chaleur étouffante dans cette foule et l'air manquait. Il ôta son pull. Tous regardaient vers le bas de la large avenue, mais il n'y avait rien à voir. Cependant, le son enflait et se faisait plus distinct. Le tac-tac-tac des tambours, leur martèlement monotone, le son strident des fifres, la cadence d'une foule en marche. Et le miaulement continu des cornemuses, presque inaudible mais qui paradoxalement dominait les autres sons. Son père souffla la fumée de sa cigarette au-dessus du cordon de police et il observa les volutes de fumée se disperser sur la chaussée blanche. Levant les yeux vers les toits, il vit deux ou trois soldats s'accroupir. L'un d'eux ajusta une radio sur son dos. Et si quelqu'un ouvrait le feu sur cette foule, se demanda-t-il, combien d'entre eux survivraient ? Il tendit désespérément le cou et observa l'avenue en contrebas. On ressentit comme un frémissement dans la foule. Je ne vois rien, dit quelqu'un. Mais ils sont en route, c'est sûr.

Les fifres s'étaient tus. Soudain éclata l'explosion rythmée des tambours, un son dru, comme celui des balles s'écrasant contre une porte d'acier. Puis une pause, et ça repartait. Pour garder la cadence de la marche. Le bruit s'amplifiait à présent. Les airs de marche ayant repris, un déferlement de flûtes vint noyer le pépiement incessant des étourneaux sur les avancées du toit de l'immeuble. Derry's Walls, Lilliburlero. Et la foule se mit à ondoyer et à tanguer, comme les vaguelettes d'une mare perturbée par une soudaine bourrasque. Tendant la tête au-dessus du cordon de police, il aperçut immédiatement la première fanfare, avec ses bannières bleues, rouges et or, claquant et battant au vent, les épaisses guides blanches lourdes aux mains des gamins en culotte courte, le visage ébahi, trottant pour suivre le rythme de la marche. Les musiciens avaient tombé la veste et portaient des chemises immaculées, d'un blanc éclatant. Ils ondulaient légèrement à partir des hanches, faisant tanguer les pupitres fixés sur leurs épaisses flûtes noires. Les tambours battaient lourdement la cadence à chaque fois qu'ils levaient le genou, faisant virevolter les cordons d'un blanc de neige sous les grosses caisses au rythme de leurs pas. Précédant les musiciens, un jeune homme courait d'avant en arrière, jetant haut dans les airs un long bâton au pommeau d'argent, sans rompre son harmonieuse progression lorsqu'il vérifiait d'un rapide coup d'oeil la trajectoire du bâton, qu'il récupérait avec habileté dans sa chute, faisait tourner dans son dos, remettait d'aplomb dans son autre main avant de le propulser à nouveau dans les airs. La bannière représentait un homme de haute stature chaussé de guêtres blanches, sur un arrière-fond de navires à voile, et portait l'inscription Foi, Unité, Force - L.O.L. 798, Siddon's Memorial ; Ravenhill Road. Derrière les musiciens en chemise blanche défilaient les membres dela Loge, vêtus de noir et coiffés d'un chapeau melon. Altiers, distants, visages empreints d'une farouche résolution. Cette fierté, il la ressentait intimement. Comme toujours. C'était chaque année la même chose : le bruit des fanfares, les hommes en marche, solennels et fiers, le claquement des bannières et les applaudissements. Une bouffée d'orgueil l'envahit et une sensation s'apparentant à la faim s'éveilla dans son ventre. Comment expliquer son désir de se joindre à cette parade, de s'y fondre, de se sentir pleinement à l'unisson avec son oncle Ernie et les autres marcheurs gantés de blanc qui défilaient devant ses yeux, indifférents aux soldats sur les toits, à l'hélicoptère qui voletait au-dessus de leurs têtes, aux arrogants étourneaux, oublieux de tout sauf de leur propre importance et de leur sentiment d'identité ? Qui pourrait le comprendre ? Comment douter un instant que c





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