Jaan Kaplinski

Hektor
Kaplinski_pl11
Silm. Hektor
Tänapäev (2000)
205 pages

LES DROITS :
Jaan Kaplinski
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Estonia
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Lire cet extrait de Hektor par Jaan Kaplinski. Traduction de Jean Pascal Ollivry.


Mon grand-père ne buvait pas beaucoup. Un petit coup de temps en temps avec les hommes qui lui rendaient visite, mais je ne l'ai jamais vu ivre. Alors que j'étais encore tout petit il commença à m'emmener avec lui en forêt et à la pêche, et à me raconter toutes sortes de choses qu'il connaissait au sujet de la forêt et des animaux. Mais il n'aimait pas toujours répondre à mes questions. Il me disait souvent de ne pas tant en poser, mais de regarder et de faire attention, et qu'alors la forêt me répondrait, quoique dans sa propre langue. Je voulais demander quelle langue parlait la forêt - j'en connaissais déjà trois : l'anglais, le français et la nôtre, celle que parlaient mes grands-parents. Celle-là, personne ne me l'avait enseignée, je l'avais simplement entendue et je commençais petit à petit à la comprendre. J'imaginai que ça devait être pareil avec la forêt : il fallait l'écouter jusqu'à ce qu'on parvienne à la comprendre.

Je ne demandai donc pas à mon grand-père comment écouter la forêt : je lui dis simplement, un jour, que je voulais partir seul dans la forêt et écouter. Il eut un sourire, mais il me dit qu'il n'était pas encore temps pour moi d'y aller seul, que cela viendrait plus tard. Pour l'instant, nous pouvions y aller ensemble et trouver un bon endroit où nous asseoir, écouter et regarder.

Ainsi partîmes-nous à deux dans la forêt. Nous marchâmes plus loin que d'ordinaire, parmi les bouleaux pour commencer, puis le long de la rivière, puis en suivant un vieux sentier à travers le marais, jusqu'à ce que nous atteignions une petite clairière sur une éminence, au-delà du marais. C'était un terrain sablonneux, où il poussait davantage de pins qu'autour de chez nous. Mon grand-père me dit que c'était le genre d'endroit où il valait mieux rester silencieux, sans parler. Nous redescendîmes la pente jusqu'à un endroit où le ruisseau formait un petit lac, au bord duquel nous nous assîmes sur un tronc d'arbre abattu. Mon grand-père ne disait toujours rien. Nous restions simplement assis. J'avais un sentiment étrange, comme s'il devait se passer quelque chose. J'écoutais, tendu. Mais pour commencer il n'y eut rien de particulier, que le vent dans les cimes et le murmure du ruisseau. Au loin une mésange chantait et quelqu'un faisait du bruit dans les feuilles mortes, peut-être un mulot. Je ne sais pas combien de temps nous restâmes ainsi, peut-être un quart d'heure, peut-être davantage. Soudain, j'entendis des pas. Quelqu'un approchait sur nos traces, à pas lourds. Je n'osais pas regarder derrière moi ; je jetai un coup d'oeil à mon grand-père, dont la physionomie n'avait pas changé et qui ne regardait pas en arrière non plus. Nous attendîmes. Les pas obliquèrent, nous contournèrent, et je vis du coin de l'oeil une énorme masse sombre. C'était un ours, un grand ours brun.

Quand il nous eut dépassés, il s'arrêta brusquement, se redressa et nous regarda. Mon grand-père prit, dans la petite poche à médecine suspendue à son cou, quelque chose qu'il effrita entre ses doigts. L'ours, debout, nous fixait sans bouger. Puis il se reposa brusquement sur ses quatre pattes et fit deux pas vers nous, s'arrêta, renifla l'air, se dressa une fois encore, renifla de nouveau, puis fit demi-tour et s'éloigna. Arrivé au bord du ruisseau, il but, traversa à l'endroit du gué et, sur l'autre rive, disparut dans les fourrés.

Je jetai un coup d'oeil rapide à mon grand-père. Il était toujours assis sur le tronc d'arbre, comme si rien ne s'était passé. Je restai assis moi aussi. Il se passa encore un instant : je sentais le sommeil me gagner, et je devais faire un effort pour garder les yeux ouverts.

Nous étions toujours assis. Pendant un moment il ne se produisit rien, puis de nouveau des pas se firent entendre. Je ne comprenais pas d'où ils venaient. J'aurais voulu tourner la tête tout doucement pour regarder, mais j'en étais incapable : j'étais comme pétrifié, figé sur place. J'essayai de remuer mes doigts - même eux ne bougeaient pas.

Alors je le vis de nouveau : il venait de l'endroit même par où il avait précédemment disparu, passa de nouveau le gué et se dirigea droit vers nous. Je commençais à me sentir mal à l'aise, je voulais regarder vers mon grand-père : sans doute m'aurait-il donné du courage, mais je n'y arrivais pas. Je ne pouvais rien dire non plus, je me sentais sans voix, ma langue et ma gorge étaient comme verrouillées.

L'ours s'approcha et se tint pour finir exactement face à moi, de telle sorte que je sentais son haleine chaude sur le visage. Il me regarda dans les yeux, puis se dressa et me souffla doucement dans la figure. Mes yeux se fermèrent d'eux-mêmes. Je ne peux pas dire que je les fermai, je n'en aurais pas été capable. De fines gouttelettes de salives tombèrent sur ma face et mes paupières. Je gardais les yeux fermés, j'étais terrorisé à l'idée de les rouvrir. Je ne sais pas combien de temps cela dura. La tête me tournait, j'avais l'impression que la terre vacillait. Le vent se leva et la forêt se mit à bruire fortement. Je ne savais pas si j'entendais des pas ou non. En faisant attention, je saisis subitement, dans le frémissement des arbres, des voix qui prononçaient mon nom, celui que connaissaient seulement ma mère, ma grand-mère et mon grand-père. J'ouvris les yeux. L'ours avait disparu. Je sentis que je pouvais de nouveau bouger. Je regardai mon grand-père : il était toujours assis dans la même position, recroquevillé, les yeux fermés. Il me semblait dormir. Je n'osais pas le réveiller. Je demeurai assis, à écouter ce que disait la forêt. Je n'entendais plus mon nom, mais je comprenais tout de même ces bruits. Ils ne formaient pas des mots, comme le font le bruit de mon propre sang ou le souffle de ma respiration, mais c'était pourtant une langue, cela disait quelque chose : quelque chose qui ne m'était peut-être plus destiné, mais qu'au moins je comprenais. Je ne saurais pas l'expliquer. Subitement, les murmures de la forêt étaient pour moi comme la musique pour le musicien, les mathématiques pour le mathématicien : entièrement clairs, harmonieux, beaux et profonds, s'il est permis d'employer ces mots. Ce que me disait la forêt était aussi cohérent que la musique et les mathématiques : sa logique (j'étais encore un enfant, et je n'avais certainement encore jamais entendu le mot « logique ») m'était brusquement limpide et je suivais ces bruits, je ressentais de la joie à les sentir évoluer, enfler et diminuer juste comme cette logique le réclamait. Puis je compris que ces bruits étaient en réalité ceux-là mêmes que j'avais toujours entendu en moi, dans mon coeur, mes oreilles, mes entrailles. Les bruits de la forêt et ceux de mon organisme ne faisaient qu'un, ils avaient une même nécessité, un même rythme, une même mélodie. Aujourd'hui, je dirais que la logique de la forêt et sa musique étaient une seule et même chose. Je parle en scientifique, sans croire pour autant que le langage de la science soit à coup sûr le meilleur. C'est simplement celui auquel je suis le plus habitué.

Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi assis à écouter les bruits de la forêt ou à m'oublier, me fondre en eux. Je revins à moi lorsque quelqu'un toucha mon épaule. C'était mon grand-père. Je le vis comme d'une distance considérable, comme de la cime des arbres ; il était lointain et minuscule, et j'entendais à peine sa voix.

Il souriait et me disait que j'avais assez dormi, qu'il était temps de rentrer à la maison. Nous nous levâmes et partîmes. J'avais en permanence un sentiment étrange, marcher ne me demandait aucun effort, penser et rassembler mes impressions encore moins. À mi-chemin, je me rendis compte que je me rappelais chaque pas de notre trajet de retour, et que je ne les oublierais jamais. Je ne m'en réjouissais pas, et aujourd'hui pas davantage, mais je sais que c'est l'un des plus grands cadeaux que j'ai reçus dans ma vie.

Quand nous atteignîmes la partie plus familière de la forêt, mon grand-père estima que nous pourrions nous reposer un moment. Nous nous assîmes sur un tronc de mélèze renversé. Il sortit sa pipe de sa poche, la bourra et l'alluma ; je le regardais. Il tira une ou deux bouffées et me demanda de quoi j'avais rêvé pendant que je dormais au bord du ruisseau. Je n'avais pas imaginé que ce que j'avais vu pût être un rêve. Je racontai ce qui m'était - en rêve ou dans la réalité - arrivé. Mon grand-père écoutait en souriant et en hochant la tête. Mais je comprenais qu'il était, en vérité, content.

L'ours a une grande force, sa médecine est la plus puissante sur la terre. Seul l'aigle, peut-être, a une médecine plus puissante, mais sur terre il est impuissant. Regarde comme il est gauche, et comme il remue maladroitement lorsqu'il se pose. L'ours, lui, marche et court mieux que quiconque, il sait grimper aux arbres et marcher sur ses deux pattes arrières, tout comme nous. Très rares sont ceux à qui il confie quelque chose de sa médecine. Et qui reçoit quelque chose de l'ours, à celui-là il est donné de grandes choses dans la vie, mais il est aussi beaucoup attendu de lui.

Les paroles de mon grand-père étaient étranges, elles me semblaient à la fois flatteuses et intimidantes. Ce que je ressentais s'apparentait peut-être à ce qu'éprouve l'enfant qui apprend tout à coup qu'il est l'héritier du trône.

Subitement, il me vint à l'esprit quelque chose que j'aurais pu réaliser plus tôt. Je demandai à mon grand-père : 'Mais peut-être tout cela n'était-il qu'un rêve ?
Il sourit et me dit : 'Quand tu es éveillé, tu rencontres ceux qui viennent à ta rencontre ; en rêve c'est toi qui rends visite aux autres.'
'Mais c'est l'ours qui est venu vers moi ? ne pus-je m'empêcher de demander.
'Peut-être est-il venu parce que ton esprit s'était rendu en rêve au pays des ours, répliqua-t-il.
Je n'avais rien à ajouter ; lui non plus. Nous nous levâmes et rentrâmes à la maison.

Ce jour-là j'étais fatigué et j'allai me coucher de bonne heure. Je revis l'ours en rêve. Il marchait à l'extérieur de la maison et regardait par notre fenêtre. Je voulais avertir les autres pour qu'ils le voient, mais je ne pouvais ni bouger ni parler.







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