l'Art de l'insulte

L'art de l'insulte
Le trégor, p 1 27-02-2003
Part of the crowd enjoying the insults
Dans le cadre de son étude sur les univers bilingues, Transcript se rend en Bretagne, où une forme de tradition littéraire orale vient de renaître et provoque comme par le passé l'hilarité des foules.


L'art de l'insulte est un art vénérable, qui remonte à la nuit des temps. Si certains érudits n'y voient qu'un simple genre théâtral, il est pour d'autres une authentique forme de dialogue. Cette forme de rhétorique a de de tous temps été une arme favorite en politique, et les poètes, tout au long des âges, ont constamment mêlé à l'éloge la malédiction et la diffamation. Et voilà que l'insulte revient au goût du jour en Bretagne.

Ce fut en 2002 que Louis-Jaques Suignard, professeur d'anglais en collège, eut l'idée d'organiser une soirée consacrée à l'insulte dans le petit village trégorrois de Prat, près de Lannion, au coeur de la Bretagne bretonnante. Dans cette région, des passionnés de culture populaire étaient déjà parvenus à assurer le succès populaire des veillées de chants et de contes en breton, qui viennent ponctuer les longs mois de l'hiver breton. Cependant, certaines formes théâtrales de catharsis populaire étaient en train de tomber en désuétude, comme par exemple l'art de l'insulte.

Et c'est ainsi que fut organisé le 'Kampionad ar bed ar c'hunujennoù' (Championnat du monde de l'insulte) à Prat, dans le nord de la Bretagne. Le public vint en nombre pour assister aux virulentes joutes verbales. Sur scène, deux équipes, composées chacune de quatre personnes, représentaient respectivement le Trégor et la Cornouaille, deux terroirs dont la rivalité est légendaire et qui se situent grossièrement au nord et au sud de la RN12, la voie express qui relie Brest à Rennes.

Le concours était arbitré par un jury de spécialistes, qui n'hésita pas à brandir le carton rouge lorsque les choses allaient un peu trop loin. 'Vous autres là-bas, dans le sud, vous devez payer un impôt spécial chaque fois qu'un de vos conseillers municipaux commence à transpirer !', et les sudistes de répliquer du tac au tac : 'Et vous, les nordistes, vous avez le culot de nous insulter, vous qui n'avez que des algues à manger au déjeuner !'.

L'événement eut un tel succès que l'on décida d'organiser le match retour en 2003. L'événement eut lieu à Guerlesquin en février dernier. Le programme avait été enrichi d'insultes rimées, de dialogues peaufinés et de compositions chantées. Le concours dura cinq heures, et près d'un millier de personnes se déplacèrent, ainsi que des équipes de radio et de télévision.

Une telle affluence pour une soirée exclusivement en langue bretonne tient un peu du miracle. En effet, si le breton est encore parlé par plus d'un quart de million de personnes, il a dans les dernières générations pratiquement disparu de la sphère publique et tend à se confiner à la cellule familiale et aux personnes âgées. Ou c'est tout au moins ce qu'on prétendait avant le Championnat du monde d'insultes. Car à présent, l'art de l'insulte fait rire tout le monde à gorge déployée.






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