Xosé Luís Méndez Ferrín

Contes pour vieux dictateurs
Them mendez ferrin111
Dans cet article de fond, Mary-Ann Constantine étudie deux recueils de nouvelles, l'un de Xosé Luís Méndez Ferrín, l'autre de Robin Llywelyn, deux auteurs de langues 'minoritaires' des péninsules de l'ouest.

Découvrir l'oeuvre de Robin Llywelyn au site internet de Welsh Literature Abroad et au site de Robin Llywelyn.

Ce texte fut publié dans noir/blanc (1999), revue qui s'appelle désormais Hopala.

Une nouvelle d'ltalo Calvino commence comme ceci : 'trois hommes nus étaient assis sur une pierre'. Ni conte, ni allegorie, elle soumet le monde réel a une espèce de radiographie mythique : la structure de ses os est bien traditionnelle, son style est simple, et le tout est pénétré dune intelligence ironique qui permet d'évoquer les brutalités complexes des relations humaines en période de guerre. Cest le genre de conte à lire pendant les longues soirées d'hiver aux anciens dictateurs, aux soldats accusés de crimes de guerre, et à tous ceux qui essayent de démêler les culpabilités et les complicités du passé.

L'écrivain galicien Xosé Luís Méndez Ferrín et l'auteur gallois Robin Llywelyn, sans trop se ressembler, sont parents de Calvino. Ils ont tous deux un peu son double don de pouvoir cristalliser la réalité tout en donnant à la fantaisie une voix réelle, convaincante. Ils sont aussi inventifs l'un que l'autre sur le plan technique et tous deux - bien que Llywelyn soit, au fond, plus comique que Méndez Ferrín - sont à leur façon des écrivains politiques.

II ne me paraît pas absurde de rapprocher ici ces deux auteurs de langues 'minoritaires' des péninsules de l'ouest. Il y a des liens, bien entendu: l'oeuvre de Méndez Ferrin révèle une conaissance de la littérature médiévale galloise et irlandaise, legs d'une période où la Galice se réinventait en pays celtique. Mais je commence par Calvino pour éviter de donner l'impression que les écrivains de cultures 'minorisées' ne parlent qu'entre eux, ou pour eux-mêmes. Les images de perte et les actes de violence et de repression dans ces nouvelles doivent parler à quiconque a une connaissance de l'histoire du XX siècle.

Ce que Méndez Ferrín vécut sous Franco, par exemple, se reflète de façon assez directe dans un texte comme 'Bottes Elastiques' (1991). Ses prémisses sont à la fois pitoyables et absurdes : un homme se cache pendant plus d'une année dans un espèce de terrier qu'il creuse dans la fosse à purin de sa propre maison. L'histoire se raconte à trois voix. Une fille rappelle des événements qui se sont déroulés lors de son onzième année : 'Maman et moi étions les seules à savoir que Papa aussi était venu a Augela'. Un narrateur à la troisième personne s'en tient, initialement, aux faits : 'Augela se trouve dans les landes de Chaira'. Mais c'est la troisième voix, anonyme, qui commence la nouvelle, et qui la fait avancer, en soutirant les réponses à la fille une à une. Cette voix est représentée par un simple point d'interrogation. Parfois les mots de la fille laissent deviner la question entiêre : ' Non monsieur. Papa n'a pas creusé la fossé en pensant à cela.' Ou bien: 'Non. Je n'ai pas osé dire à ma mere que j'avais parlé à cet homme.' Mais ce monsieur insistant (quoique jamais brutal) reste, tout comme ses intentions, une énigme.

La vie de l'homme de la fosse à purin semble dépendre des relations entre la file et un garde civil qui arrive au village après quelques mois. II porte des bottes noires élastiques qu'elle trouve à la fois fascinantes et répugnantes. Il lui fait des cadeaux et, peu à peu, elIe commence à avoir confiance en lui, à attendre ses visites. Mais chacune de ses tentatives pour la pousser à trahir son père échoue a cause des bottes noires : 'Ces bottes, elles m'écoeuraient'. Finalement les autorités perdent patience, et une nuit, des soldats débarquent à la maison: ils font sortir la mere dans la cour et se mettent à la violer. La fille court vers son 'ami', qui essaie une dernière fois de la faire parler en lui promettant de sauver son père. Mais une fois de plus, elle est paralysée a la vue de ses bottes. Le père surgit de sa fosse pour être violemment battu et emmené. Le garde s'en va furieux : 'Pourquoi ne m'as-tu pas dit oü il était, salope ?'

C'est alors (nous dit le narrateur) que la fille comprend qu'il savait depuis le début où se cachait son père : il voulait seulement qu'elle le trahisse, qu'elle en soit marquée pour la vie. Son échec, nous dit-on, 'fut pour lui une grand deception'.

Cette révélation est déroutante. Le lecteur n'est plus tout à fait sur de ce qui est en jeu : faut-il voir sous ce récit traumatique une victoire secrète pour l'intégrité humaine ? Dans cette nouvelle, comme ailleurs dans le volume, les jeux de l'auteur évoquent les méthodes des régimes répressifs: ici, l'échec du garde à faire parler la fille forme, l'image inversée de l'interrogatoire réussi (mais troubiant) qu'est le récit lui-même.

La cruauté est si présente chez Méndez Ferrín, et la relation victime/oppresseur si prégnante dans ses nouvelles, que l'on évite difficilement l'idée (un peu fatiguée maintenant, il est vrai) d'une narration tyrannique brisée par une technique subversive. Ainsi, dans 'Eux' (1991), un groupe de soldats fascistes s'arrêtent 'pour casser la croûte après les purges de l'aube'. Pendant qu'ils mangent, le Porteur, seul paysan du groupe, leur raconte que son enfant est irrémédiablement infesté de poux. Encouragé par Salgueiro, le chef, qui s'amuse a le faire parler ainsi devant les autres, il avoue : une voisine selon lui a jeté le mauvais oeil sur le petit. Quand Salgueiro entend que cette 'sorcière' a un fils qui se cache de la police, il décide de lui rendre visite. Le narrateur, l'un de la bande des quatre, s'attendrit en voyant sortir de sa hutte une femme 'au visage net' et 'aux yeux purs' : qui 'ne pouvait être qu'une femme honnête'. Mais le gros docteur et lui restent impuissants tandis que les deux autres s'abandonnent a une frénésie de violence. Lorsque la victime perd conscience, Salgueiro asperge son corps et sa maison d'essence et y met le feu. Après quoi, ils se mettent tous en route dans un éclat de rire nerveux, 'comme si nous voulions nous débarrasser de quelque chose'. Le beau Salgueiro se passe la main dans les cheveux, et les autres commencent tous à se gratter: 'Et ce fut à ce moment-là que les poux nous envahirent a jamais'.

Cette fin bizarrement flagrante est intéressante. Que les poux représentent une juste retribution symbolique est evident; mais quils apparaissent de façon si matérielle dans les termes du récit trouble quelques suppositions du lecteur, en particulier celle-ci : que la femme au visage franc n'a fait aucun mal à l'enfant, qu'elle n'en était même pas capable. Et cette autre : que le monde superstitieux du Porteur est une intrigue comique secondaire à la haine 'politique' et plus sophistiquée de Salgueiro. Comme dans 'Bottes Elastiques' la piste narrative est brouillée ; et tout comme dans la nouvelle futuriste 'Partisan 4' (1974), oü de nouveau une femme âgée est torturée à mort, le coup de théâtre final, si peu subtil, est à la fois un acte de vengeance au nom de la victime et un avertissement au lecteur de ne se fier à rien.

On retrouve une transgression similaire dans 'Crafu Ffenestr' ('Gratter à la fenêtre'). Quoique ici la transition s'effectue de façon plus traditionnelle, en rêve il faut dire que Llywelyn s'y entend dans le maniement des engins littéraires, même les plus vieux , il se passe quelque chose de comparable dans son beau texte, aussi lyrique que troublant, 'Llawn lawn yw'r Môr' ('La mer est si pleine').

Adolfo Scilingo, un capitaine de marine à la retraite, est agacé: alors qu'il s'apprête à se coucher il entend gratter à la fenêtre. Ignorant l'heure - il ne supporte pas les horloges - il essaie de suite la radio, la télé et le téléphone, mais plus rien ne marche : tout ce qu'il entend est un susurrement mann. Il s'irrite de plus en plus ('ce maudit pays! Lui faire ça, à lui, qui paie toujours ses factures à temps !'). Même la poignée de la porte reste coincée ; il retourne à son lit, éteint la lampe, se calme, et son monologue fait de grognements, se dissout en d'étranges images. C'est alors que se produit un merveilleux glissement dans le récit:

'Sa respiration, néanmoins, était régulière, comme celle de prisonniers plongés dans un sommeil profond. Ceux-ci respiraient toujours de facon régulière et douce, tout en sillonnant le ciel nocturne.'

D'un mouvement presque imperceptible l'image indéfinie des 'prisonniers plongés dans le sommeil' n'est plus figure de rhétorique mais souvenir du passé. Les dormeurs deviennent réels (ceux-ci respiraient) et le temps change encore, pour décrire, au present, les quinze corps nus couchés au fond de l'avion. Des voix lui parlent dans son casque ; la porte arrière s'ouvre, et, tandis que le vent lui cingle le visage, il aide à jeter un à un les corps endormis à la mer, loin au-dessous.

Suivent des images de rêve, où Scilingo tombe dans une forêt et arrive dans un château où il se trouve bientôt enfermé. Il s'aperçoit alors qu'il s'est réveillé, mais maintenant la lampe ne fonctionne plus et ses pieds se heurtent à la froideur des dalles. Cherchant la porte il perd jusqu'à son lit et finit par se coucher par terre. Le monologue devient défensif: ce n'était pas de sa faute, il ne faisait qu'obéir aux ordres... Et ça gratte de nouveau, de plus en plus près une accusation à mille voix chuchotantes comme la mer. Il meurt.

Pas plus que chez Méndez Ferrín, on n'échappe au mélodrame, et, comme les poux, ce grattement transgresse les limites du récit pour faire fondre la dichotomie réel/irréel, rêve/réalité. Le tout est incarné par l'image, saisissante et insistante, des corps nus et paisibles qui vont à la mort dans leur sommeil. A un moment dans ce récit il est question de desaparecidos et l'on entrevoit un bref instant des mères vêtues de noir, et portant des bannières. Les événements, cependant, ne sont rattachés ni à un temps ni à un lieu précis. Llywelyn mélange souvent ainsi le local et l'universel : Ile plaisir qu'on éprouve a le lire en gallois tient en grande partie à la facon dont son dialecte d'Eifionydd dans la plus pure tradition de la science-fiction, où comme chacun sait, tout extraterrestre qui se respecte parle couramment l'américain, s'en va à la conquête de nouveaux mondes bien au-dela de l'ardoisière, de la mine et du Temple (non-conformiste). De la mëme manière, il inscrit noms et intrigues légendaires dans des contextes modernes, voire futuristes.

Les mondes futurs et légendaires de Méndez Ferrín sont plus délimités. On trouve ici nombre de textes futuristes ('Labyrinthe', 'Partisan 4', deux textes de 1974), et notamment plusieurs nouvelles concernant le pays imaginaire de Tagen Ata. Les rapports tendus entre Tagen Ata et Terra Ancha expriment de façon métaphorique les relations entre la Galice et l'Espagne, mais ce monde permet aussi à l'auteur d'explorer, avec beaucoup de finesse, les fils qui lient les actions et les sentiments politiques et personnels. Le plus troublant, sans doute, dans ce groupe de nouvelles (écrites à différentes périodes et disséminées dans plusieurs recueils) concerne le traitement du temps et la facon dont Tagen Ata passe, selon les contextes, du premier plan à l'arrière plan. Dans certaines des nouvelles ('Retour a Tagen Ata', 1970) ses combats sont présentés comme relevant du present tandis que dans d'autres ceux-ci semblent concerner la génération d'avant, une génération d'exilés et d'expatriés. Tagen Ata a sa propre langue (evoquée de façon particulièrement sinistre dans 'Une Famille d'arpenteurs', 1982) et une mythologie qui surgit dans 'La Froide Hortensia' (1982).

Ce dernier texte constitue un veritable tour de force : il est fait de pages noires de mots, sans alinéas, sans rien pour signaler le discours direct, et de deux récits entrelacés à la manière du roman médiéval mais sans les indices traditionnels ('retournons à notre héros') qui permettraient au lecteur de les distinguer. Lire ce texte, c'est coudre en point arrière, car le regard est obligé de faire de petits sauts rétrospectifs pour reprendre les bribes de phrases qu'il vient de lire afin de les relier non pas à ce qui précède mais à ce qui suit, à mesure qu'il le découvre.

Le narrateur évoque ses souvenirs 'des plus inoubliables des étés' au cours desquels, avec sa cousine Maribel et d'autres jeunes, il allait le soir entendre de la bouche de la Froide Hortensia l'histoire de la guerre entre A Nosa Terra (leur propre pays) et Tagen Ata. Son récit à lui est une belle evocation d'un été languissant, mélancolique, des événements et sensations trop vivement ressentis, le tout réfracté par la vision distanciée de l'adolesence. L'histoire quc raconte la vieille Hortensia est, pour qui connaît un peu la littérature médiévale galloise. assez déroutante, car c'est une version transplantée de la deuxième partie des Quatre Branches des Mabinogi. L'intérêt de l'auteur pour ce texte correspond, sans doute, à la période des prétentions galiciennes à la 'celticité' (prétentions qui n'ont, que je sache, aucune base historique ou linguistique, mais qui répondent de facon agréablement réciproque à une légende du Moyen Age qui ferait descendre les Irlandais d'un 'Soldat d'Espagne'). Mais cette histoire ne pouvait manquer de séduire notre homme : le récit de la guerre désolante entre le pays de Galles et l'Irlande touche à des strates mythiques profondes - la perte d'un chaudron régénérateur, la mort du roi-géant Bran - mais elle est aussi d'une modernité tristement pertinente, un rappel de la terrible fragilité des 'accords politiques', de la parole humaine face aux actes violents. Méndez Ferrín a bien su exploiter son âpreté.

A certains moments périlleux, les deux récits se croisent la cousine Maribel semble comprendre l'histoire de la vieille de façon profonde, intuitive, ou bien des objets quotidiens dans l'entourage menacent de prendre une signification mythique mais il ne se passe rien d'explicite et la nouvelle retient son étrangeté jusqu'à la dernière phrase, jusqu'au retour aux 'jours des tristesses et des certitudes'.

Le géant Bran hante également l'une des plus belles nouvelles de Llywelyn, 'Y Dwr Mawr Llwyd' ('La Grande eau grise'). Elle est très simple : un narrateur, immergé jusqu'au cou, décrit l'immensité d'eau qui l'entoure. Tout cela se raconte d'un ton bien peu dramatique: c'est surtout qu'il s'ennuie.

'Mais ce qui me tue c'est sa monotonie. Elle est si immuable, elle ne ressemble qu'à elle même. Elle est régulière, ennuyeuse. plate.'

Il se souvient du vieux temps ; le monde a disparu peu à peu, d'abord les basses terres, puis, à l'époque où l'eau lui arrivait encore aux genoux, les petites gens. Il regrette de ne pas leur avoir prêté attention à l'époque, car leur souvenir est maintenant bien flou ; beaucoup plus nettes sont les dernières petites fermes, accrochées courageusement aux collines devenues des îles. Elles ont disparu quand l'eau lui est arrivée au cou : 'Je me trompe peut-être mais je jurerais que c'est aussi a cette époque-là que le soleil sest noyé'.

Ce récit au ton si naturel (et, d'ailleurs, si peu larmoyant) a bien des resonances metaphoriques, que l'on accepte, je crois, parce qu'elles ne sont jamais explicites. Le pays de Galles, comme beaucoup d'autres, a ses legendes de villes englouties, qui trouvent leurs équivalents contemporains dans les villages noyés sous les eaux controversées des barrages. Mais les images de submersion s'associent aussi à la perte de la langue, cette étendue grise et plate évoquant et l'anglais envahissant et la traduction en gallois bureaucratique ou 'fflatiaith' ('langue plate'), qui laisse la langue dépourvue de couleur et de saveur idiomatique: 'la grande eau grise ne supporte pas les exceptions : l'uniformité est son debut et sa fin'.

Ce qui est décrit là n'est pas qu'un cauchemar gallois ou 'minoritaire'. Les régimes totalitaires ne reconnaissent pas les 'exceptions' non plus. Les efforts qu'ils déploient pour laver plus blanc sont en général d'une brutalité évidente, mais des forces plus insidieuses sont aussi des agents efficaces de l'uniformité.







© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL