Francis Ebejer

Le Baron maltais et moi, Lucian
Francis Ebejer
Midsea Books (2002)
ISBN 99932-39-02-X
pp. 275.

Un article de Charles Briffa

Alors que j'étais en train d'écrire la préface du Baron maltais et moi, Lucian (2002), je pensais que le livre avait été écrit au début des années 90, juste avant la disparition prématurée d'Ebejer en 1993. Dans le cadre d'une étude que j'avais entrepris sur sa pièce Il-Gahan ta' Bingemma (1985), je développais l'idée selon laquelle Ebejer fait souvent usage de la géographie comme élément d'intégration thématique. Afin d'étayer cette théorie, je relus The Bilingual Writer as Janus (1989), dans lequel, à ma grande surprise, je découvris une citation tirée du Baron maltais et moi, Lucian. Si la citation n'y fait pas directement référence, Ebejer nous dit qu'elle est tirée 'd'un roman en anglais que je viens de finir d'écrire'. The Bilingual Writer as Janus étant un article publié en septembre 1987, cette citation me suffit à établir que Le Baron maltais et moi, Lucian avait été écrit avant 1987.

Le roman présente de nombreuses similitudes avec son Requiem pour un fasciste maltais (1980), tant sur le plan des thèmes abordés que sur celui du style. Sur un plan politique, les deux ouvrages traitent du fascisme et de la Seconde guerre mondiale. La guerre était chez Ebejer une obsession, une expérience psychologique extraordinaire, un formidable matériau, tissu d'événements affectant profondément les relations humaines. Sur un plan personnel, les deux romans traitent de l'amitié et de l'amour dans le cadre d'un réseau relationnel. Dans Le Baron maltais et moi, Lucian, le narrateur (Lucian), parlant à la première personne, fait le bilan de sa vie dans un document qui va prendre la forme d'un roman. Ebejer y réintroduit certains de ses thèmes favoris, tels l'emprise que peut posséder le passé sur les personnages, l'obstination qui les amène à rejeter l'amour, l'énigme psychologique que représente le vieil homme et le conflit entre la jeunesse et la vieillesse.

Deux amis d'enfance, Lucian, fils d'un homme d'affaire de la bourgeoisie, et Mark Antonin, le fils d'un Baron, deux personnages dont les différences s'affirment radicalement au fil des ans, vont pourtant parvenir à maintenir une relation intime. Alors que Lucian est intelligent mais présomptueux et solitaire, aspirant à des rêves de noblesse, Mark Antonin est généreux et sociable mais d'un esprit immodéré. Il hérite du titre de noblesse de son père, fraye avec un cercle de fascistes et tombe amoureux d'une belle Italienne, Katerina, dont les préférences vont plutôt à Lucian. La guerre va venir compliquer la situation de nos trois personnages, et les deux hommes vont faire tout leur possible pour cacher Katerina. Katerina, qui aime Lucian, ne se mariera pas avec lui mais avec Mark Antonin. Elle quittera pourtant Malte et mourra à l'étranger, bien des années plus tard. Mark Antonin revient avec sa fille, Bianca, qu'il traite comme sa propre fille même s'il prétend qu'elle est de Lucien.

Dans ce roman, Ebejer décrit l'évolution des mentalités dans l'île de Malte, qui passe d'un statut colonial à celui de nation indépendante. Il semble qu'il ait écrit pour vaincre ses propres inhibitions : politiquement colonisé par les Anglais et culturellement par les Italiens, le défi consistait pour lui à trouver sa propre voie, sa propre voix. Son choix s'orienta vers la narration, par laquelle il entendait illustrer la présence au monde de lhomme libéré.

Ces deux romans, Requiem pour un fasciste maltais et Le Baron maltais et moi, Lucian, sont complémentaires, tant sur le plan stylistique que sur le plan thématique. Tous deux montrent que le colonialisme dénature l'homme, brise ses attaches culturelles et modifie son attitude envers son propre milieu, le contraignant en fin de compte à adopter l'image de l'autre.

Ebejer s'est efforcé de rechercher des structures expressives nous permettant de réinterpréter notre culture, de la libérer des définitions et des conditions que 'l'autre' nous a imposées, afin de nous créer de nouveaux codes d'authenticité.










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