Immanuel Mifsud

Rubi
Portrait1111
par Immanuel Mifsud. Traduction: Aurore Vérié-Cassar.
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1977

Rubi a le regard absent. Ses pieds sont très blancs, couverts de boutons. Ses cheveux blonds sont emmêlés, ébouriffés. Rubi est une enfant pauvre, négligée.
' Ne joue pas avec elle, ni avec son frère.'
' Pourquoi m'man?'
' Parce que.
' Mais pourquoi m'man?
' Parce que c'est comme ça.»

Pendant la messe, je la regarde, surtout ses cheveux et ses pieds; ils sont très fins, effilés. Elle s'applique à ne pas laisser voir qu'elle suce un bonbon. Elle joue avec la petite pièce qu'elle doit donner à la quête. Quand le bedeau passe avec sa corbeille, elle glisse la pièce dans la poche de sa robe.

Je la vois partout Rubi. À l'église, aux balançoires, au jardin d'en bas. Je la vois dans les ravines avec ses frères et d'autres garçons. Je la vois chez Mary l'épicière; elle achète une petite boîte de conserve et un peu de fromage. Je la vois partout sauf à l'école. Là, je ne la vois pas, ni à la porte, ni dans la cour ni dans une classe.

' Toi, tu ne vas pas à l'école?'
Elle me regarde de travers: 'Il n'y a rien de mal ; et toi, de quoi te mêles-tu ?'
' Et ta mère, elle ne te dit rien ?'
' Occupe-toi de tes affaires, espèce de curieux !'
' Tu sais que ton père risque la prison si on t'attrape ?
' Où crois-tu qu'il est mon père, idiot ?
Elle rit et elle est encore plus belle.
' Maintenant, arrête avec tes questions, d'accord ? Sinon je t'amène mon frère.»
Ses yeux sont bleus.


1981

Rubi en veste rouge. Sur sa poitrine, un insigne : la torche. Rubi sur le camion avec des gens de gauche. Elle chante leurs chants et marque le tempo en tapant sur le côté du camion; on ne voit qu'elle avec ses longs cheveux blonds qui volent au vent de novembre. Moi, je rentre à la maison avec mon uniforme scolaire, veston, cravate. Dans ma chambre, je commence à travailler, du moins, j'essaie. Je la vois, elle crie, elle est heureuse car ils vont gagner, cette fois encore. Je n'arrive pas à travailler.
' Maman, tu savais que Rubi est de gauche?'
Ma mère continue à surveiller la cuisson de son bifteck dans la poêle sans manche.
' Et toi, où as-tu appris ça ? Ne parle pas de politique, veux-tu ?
' Je ne parle pas de politique, je l'ai vue, elle était sur le camion des socialistes.
' Ce qu'elle fait ne nous regarde pas. Ni elle ni qui que ce soit. On va manger.'
' Alors, nous ? Nous somme de droite, maman ?'
' Je t'ai déjà dit de ne pas parler de politique. Viens vite manger.'
Je mange mon bifteck dans mon assiette de Pyrex. Je vois Rubi, ses cheveux au vent, ses yeux bleus, sa poitrine qui pointe sous la torche.


1982

Sur une radiocassette déglinguée, nous écoutons Bob Marley. Simon ramasse l'argent du H qu'il a acheté à un copain au collège. Un léger sourire sur nos visages. Nos regards un peu vagues surtout quand Rubi va se déshabiller dans un coin du garage. Elle n'a pas d'argent pour payer sa part. Nous trois, nous payons pour elle, elle nous paie de son corps.

C'est devenu une habitude. Tous les vendredis, nous allons au garage du père de Simon. Il arrive que nous soyons plus nombreux et quà la place de Marley, nous écoutions les Sex Pistols ; alors, nous ne sommes plus dans la réalité, nous avons un plaisir fou. Rubi danse nue au milieu. Je regarde ses cheveux blonds, emmêlés. Quand je la touche, je commence toujours par les cheveux. Et quand elle tourne vers moi son regard bleu, j'ai envie de l'avoir à moi tout seul, de l'emmener loin et d'oublier tout le reste. Ces dernières nuits, il m'est même arrivé de me lever, la bouche sèche. Je la voyais, son corps. Ruisselante de pluie, elle dansait dans ma chambre. Alors, l'envie me prenait de lui téléphoner à trois heures du matin pour lui demander de sortir avec moi, ne serait-ce qu'une fois, le samedi soir. Le samedi soir, personne ne sait où est Rubi. Elle n'est pas en boîte avec les 6ème année et ça ne sert à rien de lui demander où elle va. On sait qu'elle attend au bout de la rue, qu'une Escort Mark I violette aux vitres sombres arrive et l'emmène.

En décembre, la père de Simon meurt subitement. La garage a été fermé puis repris par le mécanicien d'un autre village. Simon s'est calmé et en quelque sorte, nous sommes tous rentrés dans notre coquille. Tous.


1985

Sauf Rubi.
Sur mon chemin, le jour du bac. Je révise mentalement et je me rends compte de mes lacunes. Et si je rentrais chez moi ? Ça déclencherait un drame, sûrement, et c'est d'ailleurs ce qui est arrivé à mon frère aîné pour son dernier examen de droit. Mes parents ne lui ont jamais pardonné. Il y a quelque temps, il est venu dans ma chambre pendant que je révisais, et il m'a dit qu'il ne s'était pas pardonné à lui-même. Quant à ma soeur, qui avait de bons résultats en classe, elle s'est amourachée d'un homme riche et elle a arrêté ses études. Les parents ne lui ont pas pardonné non plus; même si, parfois, ma mère dit qu'elle aurait pu mal tourner à la fin de ses études, tandis que là, elle était bien casée.

Je monte dans le bus, le coeur battant. Si j'échoue, ce sera leur faute. Je ne sais pas ce que j'inventerai mais je leur dirai que c'est leur faute. Je dirai que je ne voulais pas faire d'études et pourtant, je me suis présenté à l'examen, et que j'ai donc agi mieux que mon frère.

Je pense à mes copains. Simon a une voiture, pas extraordinaire, mais il en a une. Et quand il fait tinter les clés, il attire les filles. Le long des rues, je vois des gens bien tranquilles, au soleil de mai ; ils flânent près de la fontaine des Tritons qui est à sec. Je meurs d'angoisse.

Quand le bus démarre, j'aperçois Rubi sur la fontaine. Pantalon noir moulant, pull noir rapiécé et plein d'épingles de nourrice, veste de cuir noir cloutée d'acier, cheveux de toutes les couleurs, sales. Elle boit du vin au goulot d'une bouteille. Près d'elle, son compagnon allongé sur le sol ; il lui caresse le dos; je lui fais un signe, elle me voit, regarde un moment mais elle ne me reconnaît pas. Elle se remet à boire et tombe à la renverse.


1991

Nous avons réussi! Le bonheur! Marthese et moi, en toge et coiffure, le diplôme en main, nous posons pour des dizaines de photos devant la fontaine qui fonctionne, pour l'événement. On nous prend chaque fois avec un professeur différent qui bombe le torse, lui aussi pour marquer l'événement. Le professeur Grima nous serre la main :
«' Félicitations, hein ? Félicitations et - j'ai entendu dire que vous vous décidez bientôt. Meilleurs voeux de bonheur!

Marthese semble beaucoup plus heureuse que moi.
' Nous avons encore un an d'études, professeur.
' Eh ! Un an, cela passera très vite, félicitations!'

Avant d'aller à la fête à Paceville, je regarde la bibliothèque et, je ne sais pourquoi, je pense au garage, aux vendredis, aux Riffs qui chantaient 'Dance Music for Eighties Depression'. Et je pense aux yeux bleus de Rubi. Je croyais avoir complètement oublié mes copains de la rue. Maintenant je suis un universitaire, et quand je les rencontre, ce qui est très rare, ils sont gênés. Un jour, j'ai rencontré Simon. Je lui ai demandé si ça allait bien pour lui, il m'a dit qu'il avait deux gosses et qu'il devait se débrouiller pour joindre les deux bouts, sa femme travaille à domicile pour une usine, et pas moyen de faire autrement. Nous avons nommé tous nos anciens copains, l'un après l'autre, comme dans une litanie de saints. Tous sauf Rubi.


1995

Marthese a appris qu'après ma garde de nuit, j'allais chez Sandra au lieu de rentrer chez nous. Elle nous a vus sortir ensemble de l'hôpital plusieurs fois et elle nous a suivis en voiture.

' Joe, à partir d'aujourd'hui, nous nous parlerons par avocat interposé. Jamais je n'aurais imaginé que tu te conduirais aussi bassement envers moi. Que croyais-tu donc ? Que je n'ai pas d'yeux pour voir ? Que lui trouves-tu à celle-là, cette espèce d'infirmière malpropre ? N'as-tu pas honte de tomber si bas ? Désormais, je ne t'adresserai plus la parole. Prends un avocat. Heureusement que sent ???? Ne pense surtout pas que je serais restée ave toi pour l'amour d'un enfant.'

Chez l'avocat, j'ai signé tous les papiers pour une séparation à l'amiable, et je vais chez Sandra. Je lui dis que j'ai l'intention de louer un appartement à Birzebbuga et je lui demande si elle veut habiter avec moi. Ses yeux bleus pleins de larmes, elle me répond qu'elle envisage de se marier et qu'il vaut mieux oublier notre histoire. Je m'apprête à partir, elle me dit qu'elle regrette ce quelle a fait. J'ai envie de la gifler mais je lui souris et je caresse ses cheveux blonds. Pendant cette fête célébrée au gamma hydroxybutyrate, c'est elle qui avait pris l'initiative, et la voilà aujourd'hui, avec ses regrets. Elle veut se caser avec un homme rangé et le temps des aventures est terminé, dit-elle.

Moi, je ne suis pas un homme rangé, je ne suis pas quelqu'un de bien.


Le téléphone sonne. C'est Simon. Je n'ai pas reconnu sa voix. Il me demande de venir très vite. Son fils est brûlant de fièvre.

Je sors de chez Simon mais il veut m'offrir un whisky. Je lui dis que je suis très pressé.
' Si tu as besoin de moi, Simon, n'hésite pas. Ton fils n'a rien, un peu de fièvre. Actuellement, il y a une petite épidémie chez les enfants. Ne t'inquiète pas et surtout n'hésite pas à m'appeler. Au fait, j'ai changé de numéro, j'ai déménagé.'

Je descends l'escalier de marbre, c'est Simon qui l'a fait. Et soudain, je pense au garage de son père et je me souviens que la dernière fois que j'ai vu Rubi,. elle était près du Centre de désintoxication.

Je ne suis pas quelqu'un de bien depuis le temps des vendredis au garage. Je n'ai pas changé.


1999

Après ma garde de nuit, je rentre directement chez moi. Je mets l'air conditionné ; je prends une douche et je vais me coucher. Pour moi, la mer pourrait ne pas exister, surtout ici, à Birzebbuga. Ces bambins qui piaillent et qui mangent des glaces me dépriment. Que faire d'autre ? Regarder les dinosaures du port franc ? Quel ennui ! Dès que je me réveille, j'attrape un livre et je plonge dans la lecture. La femme de ménage vient une fois par semaine. Derrière mon livre, je la regarde, je regarde son gros chignon blond, je regarde ses yeux couleur de ciel ; je m'amuse à la voir rougir et baisser la tête. Elle rougit aussi quand elle me dit qu'elle m'a vu parler des problèmes psychologiques de la ménopause, à la télé. Quelquefois, je vais faire un tour ou bien je vais faire un peu d'exercice au gymnase. Et il m'arrive souvent de dormir jusqu'au moment où la femme de ménage me réveille en frappant discrètement à la porte. Elle me regarde de son air timide et, si je m'écoutais, je la prendrais dans mes bras et je lui dirais des choses qui la mettraient dans l'embarras.


Décembre, 1999

Dans l'arbre de Noël, les petites lumières clignotent. Dans le fond, des enfants chantent cette douce nuit qui devait changer le monde. À la télé, un documentaire nous met en garde contre l'Y2K, qui pourrait provoquer une série de catastrophes. On sonne à l'interphone, je décroche et j'écoute.
'Docteur Farrugia?'
' Lui-même.'
' Comment allez-vous, docteur?'
' Je ne reconnais pas votre voix. Qui êtes-vous?'
' Peu importe. Pouvons-nous monter un moment?'
' Je regrette, pas de consultation aujourd'hui.'
' Nous ne voulons pas parler de maladies. En tout cas, pas celles du corps mais des maux de l'âme.'
Je fronce les sourcils.
' Des maux de l'âme?'
' Cela ne vous dérangerait pas que nous montions un petit moment?'
La voix de cette femme est persuasive et j'ouvre la porte extérieure. Je vois monter un couple ; ils sont vêtus de manteaux, des revues sous le bras. Ils approchent et je reconnais ce couple qui vient d'emménager au rez-de-chaussée et qui gare sa 306 Peugeot n'importe comment, et c'est souvent très gênant. Sur leur pare-brise, ils affichent 'Let the Light of God Guide You' mais ils pensent peu à leur prochain.

La femme s'adresse à moi.
' Comment allez-vous, docteur Farrugia?'
' Pas mal, mais je n'ai pas trop de temps en ce moment.'
' Ne vous inquiétez pas. Nous n'allons pas vous faire perdre votre temps, nous savons bien que tout le monde est très occupé en ce moment.'

À deux pas derrière elle, l'homme sourit comme quelqu'un qui ne sait pas rester sérieux.
' Enfin ! dites-moi ce que vous voulez !'
' Nous sommes venus pour vous annoncer la Bonne Nouvelle et la venue du Christ. Si nous vivons des temps difficiles, c'est à cause du péché, surtout dans notre monde actuel. Nous oublions notre âme, nous oublions la vérité et tout ce qui est important pour notre vie spirituelle.'
Écoutez, Madame, moi, je ne suis pas un mystique et je n'ai pas de temps à perdre pour ces sujets-là. Si vous voulez entrer boire un verre, puisque c'est Noël, c'est de bon coeur. Mais ce que vous dites ne m'intéresse pas.
' Je vous ai dit que nous voulions parler des maux de l'âme. N'oubliez jamais que nous ne connaissons pas notre heure mais qu'elle arrive et qu'elle ne tardera pas.
' Excusez-moi, Madame, sonnez plutôt chez mes voisins, mais laissez-moi tranquille. Je vous l'ai déjà dit, je ne suis pas un mystique.'
' Mais c'est justement pour cela que nous sommes venus, docteur Farrugia. Vous avez toujours été matérialiste et vous l'êtes encore. Et nous venons vous sauver.
' Vous ne savez pas très bien ce qu'est un matérialiste. Vous êtes des gens bien, vous avez la foi et je ne sais quoi encore. Bien, mais maintenant, si ça ne vous fait rien.'
' Bien sûr que je sais ce qu'est un matérialiste. Et elle ôte les grandes lunettes noires qu'elle porte même les jours de grisaille, un regard bleu, souriant se plante dans mes yeux.'
'Rubi !!'
Elle sourit un peu plus mais son visage reste sérieux.
'Rubi, comment est-ce possible ?'
' Docteur Farrugia, les voies du Seigneur sont secrètes mais elles sont diverses. Louez le Seigneur, Docteur Farrugia, car Il nous a envoyés vers vous pour vous aider à trouver la voie qu'Il vous a préparée en secret.'






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