LAF A HELSINKI

Littératures européennes : du local au global
Palmalibro[1]
La ville d'Helsinki a récemment accueilli la conférence 2003 de LSF sur le thème des littératures européennes contemporaines. Cette discussion a permis d'approfondir certains sujets récurrents : migrations, réfugiés, main d'oeuvre itinérante, groupes ethniques et minoritaires au sein des Etats nationaux, cohabitation des différentes langues. Les propos des quatre écrivains présents nous sont relatés ici par Sigurbjorg Thrastardottir.



Du Chili au Danemark
Qui aurait songé que Rubén Palma pouvait s'exprimer en danois jusqu'à ce qu'il remporte, à titre anonyme, un concours d'essais organisés par le prestigieux quotidien Politiken ?

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Rubén Palma est un immigrant de longue date. Natif du Chili, il réside au Danemark depuis une trentaine d'années. Il nous a raconté la manière dont s'était passée son entrée dans le monde littéraire danois. Un beau jour, Palma prit la décision radicale d'écrire dans sa langue d'adoption, le danois. Nul ne l'en croyait capable jusqu'à ce qu'il participe, à titre anonyme, à un concours d'essais organisé par le prestigieux quotidien Politiken, concours qu'il remporta. « Même après ça, les éditeurs restaient dubitatifs », ironise Palma. « J'ai donc fait le tour des cafés de Copenhague et j'ai montré aux gens quelques textes dont je prétendais être l'auteur. En fait, ces textes avaient été écrits par des écrivains danois renommés. Et les gens de me montrer les textes et de m'assurer : 'Nooon, cette phrase est bien trop parfaite. Et là, regarde, ça sonne bizarre. Un Danois ne s'exprimerait jamais de cette manière.' Cette petite expérience a simplement confirmé ce que je savais d'après mes expériences précédentes : si c'est un Danois qui l'a écrit, c'est de la création ; si c'est de moi, c'est incorrect. » Mais Palma ne s'en tint pas là et persista. Il a à présent à son actif des nouvelles, des pièces de théâtre, des comédies musicales et des livres pour la jeunesse. « Je pense que ce que l'on appelle la littérature de l'immigration n'est pas uniquement un outil permettant de mieux comprendre le monde complexe et multiculturel dans lequel nous vivons. C'est aussi un moyen d'enrichir le paysage littéraire du pays d'accueil. »


Attention à ne pas perdre la tête
« Le multiculturalisme, c'est très bien, mais rappelez-vous que plus on a l'esprit large, plus on court le risque de perdre la tête». Telle est l'opinion du Slovène Ales Debeljak.

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Le Slovène Ales Debeljak s'est montré très critique vis-à-vis du multiculturalisme et de sa prétendue ouverture d'esprit. Selon lui, une telle attitude porte bien souvent la marque de l'arrogance et de la « myopie néolibérale ». Vu ainsi, le multiculturalisme risque en fait de se résumer à une posture de condescendance et d'auto-encensement, permettant simplement à divers groupes de se côtoyer sans réellement vivre ensemble. Selon Debeljak, ce que nous devons impérativement développer, c'est une aptitude à l'interculturalité : vouloir et savoir regarder à travers le prisme de l'autre afin de se façonner une vision moins étriquée du monde. Il y a bien des manières d'élargir ses horizons, et la littérature en est une, ajoute-t-il. « Une oeuvre littéraire de qualité transcende les frontières et crée une réalité nouvelle. Ainsi, par exemple, Cent ans de solitude, de Garcia Marquez, ne se contente pas d'être une chronique de la vie quotidienne dans un environnement sud-américain mais transcende nos existences quotidiennes, devenant par-là même accessible à tout lecteur, qu'il soit citoyen d'Alaska ou d'Australie. » Debeljak insiste sur le fait qu'il importe d'accepter et de respecter les différences culturelles et linguistiques, sans parler des réalités historiques divergentes. Les doctrines telles l'internationalisme, qui aurait logiquement dû s'instaurer avec l'avènement du communisme et l'union du prolétariat, indépendamment des différences contextuelles et culturelles, sont dans la pratique totalement inefficaces, affirme-t-il. Au lieu de cette vision, il propose une approche plus pertinente, le cosmopolitisme, qui prend en compte la formation culturelle de chaque individu tout en encourageant la compréhension mutuelle et en incitant à la découverte intuitive d'univers différents. Debeljak termine ainsi son allocution : « Le multiculturalisme, c'est très bien, mais rappelez-vous que plus on a l'esprit large, plus on court le risque de perdre la tête. ».


Uniformité de la culture ou du marché ?
« Certains écrivains craignent de trahir les attentes du marché », affirme le Grec Démosthène Kourtovik.
« Ce que produit la globalisation, ce n'est pas une culture uniforme, mais bien un marché uniforme », déclare l'écrivain et critique grec Démosthène Kourtovik. « La globalisation ne lutte pas contre la diversité culturelle. Bien au contraire, elle la souhaite, pour la bonne raison qu'elle peut commercer avec la diversité. » Cependant, pour pouvoir vendre les particularismes locaux, il faut au préalable, selon Kourtovik, les réduire au rang d'images tout à la fois exotiques et familières, « des images saisissantes en surface mais pratiquement dénuées de profondeur. En d'autres termes, des images stéréotypées. » Kourtovik cite quelques exemples de son propre pays, où, dit-il, les écrivains grecs pourraient se trouver bien d'autres thèmes d'inspiration que le conflit entre la mythologie et l'époque actuelle, et se créer une palette de personnages plus diversifiée que les inévitables Zorba et Ulysse, stéréotypes récurrents de la littérature grecque. Mais bien des écrivains, poursuit Kourtovik, craignent de trahir les attentes du marché s'ils ne sacrifient pas à l'exotisme local ou ne glissent pas quelque élément « typiquement grec » dans leurs oeuvres. En réponse à ce déficit de créativité, il propose un concept que l'on pourrait qualifier d' « universalisation ». « Si la globalisation ne cause aucun dommage à la coquille de la culture locale en y scellant son contenu, l'universalité, au contraire, brise cette coquille afin d'en extraire le contenu. »








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