Jakez Riou

Le pêché mortel de Gregoire Kogan
Geotenn1
Traduction de Christian Le Bras. Commandez des livres bretons à Coop Breizh et chez Ar Bed Keltiek.

Le temps avait été si mauvais pendant tout l'été qu'à la campagne, on avait autorisé les gens à faucher, à moissonner et à battre le dimanche et les jours de fêtes religieuses. La pluie et le vent avaient rabattu et couché au sol le blé et dans bien des fermes, comme la récolte ne mûrissait pas, plusieurs champs n'avaient pas été moissonnés. Au bord des aires à battre moisissaient et pourrissaient les meules, le blé ayant été fauché et ramassé encore vert. Les paysans attendaient désespérément un rayon de soleil pour commencer le battage.
Un soir, pourtant, le ciel se dégagea à l'ouest, signe d'une amélioration pour le lendemain. Cependant, la ligne rouge qui bordait l'horizon au-dessus du Menez Hom au coucher du soleil n'annonçait pas du grand beau temps, plutôt une journée venteuse.

Les fermiers envoyèrent leurs commis dans les fermes avoisinantes chercher du renfort pour la journée de battage du lendemain. Mais vu la situation, peu d'hommes étaient disponibles ; tous avaient déjà été demandés pour la moisson, le charroi ou le battage. Il faudrait donc travailler dur le lendemain, dans les champs comme sur les aires. Les hommes comme les animaux devraient se dépenser sans compter.

Le lendemain était le quinze août, fête de l'Assomption.
De bon matin, les moissonneuses allaient et venaient dans les champs, et sur les aires à battre ronflaient les batteuses, immobilisées depuis des semaines.

Grégoire Kogan avait terminé ses tâches habituelles du dimanche matin. Il avait étrillé les chevaux, rempli de foin leurs râteliers et nettoyé la litière du pavé de l'écurie. Il jeta un regard surpris à Saik Mocaer, son patron, quand celui-ci lui demanda d'atteler les chevaux qu'il venait de faire boire. Grégoire Kogan refusa de participer au battage le jour de l'Assomption.

Les valets des fermes de Kerunkun, Torr-ar-Menez et Lannurgad arrivèrent très tôt dans la cour de Pennavern, avec leurs chevaux et leurs charrettes. Les hommes allèrent à l'auge de pierre abreuver leurs chevaux. Ensuite, Grégoire Kogan vida l'auge et nettoya de la paume de la main la bave des chevaux qui était restée collée à la pierre. Il tira du puits un seau d'eau fraîche et lava son torse nu.

- Grégoire !
De l'aire, son ami Hervé, le grand valet, le mevel bras de Lannurgad, le hélait. Il lui demanda pourquoi il prenait tant de soin à se laver avant d'alimenter la batteuse, dans un nuage de poussière et de balle. Gregor ne répondit pas.

Mocaer, le propriétaire de Pennavern, visage gras et rougeaud, bien trop gros pour participer aux travaux pénibles, parcourait l'aire de long en large, bouillant de colère. La voix du grand valet de Lannurgad retentit :
- Il est temps de mettre la batteuse en route. Qui va l'alimenter ?
- C'est toi, lui dit Mocaer
- Ce n'est pas à moi d'alimenter la batteuse, car c'est Grégoire Kogan le grand valet ici, à Pennavern.
- C'est toi qui va le faire, lui dit Mocaer
Il restait là, planté devant lui. Puis, avec un clin d'oeil :
- Tu gagnes bien ta vie à Lannurgad ?
- La paie n'est pas formidable, répondit Hervé. Pourquoi vous me demandez ça ?
Mocaer sourit et lui donna une tape sur l'épaule :
- Aujourd'hui, dit-il, tu vas alimenter la batteuse, et c'est toi qui seras le mevel bras sur l'aire de Pennavern.

Mais il entendit les gars qui parlaient entre eux : « Grégoire Kogan a refusé de travailler le jour de l'Assomption ! ». Alors, Hervé comprit. Il dit à Mocaer :
- Mes gages à Lannurgad ne sont pas très élevés. Mais je viens de resigner pour un an malgré tout, à partir de la Saint-Michel. Mocaer lui tourna le dos et hurla au conducteur de chevaux :
- Qu'on fouette les chevaux ! A faire craquer la batteuse !

Les cloches de Landremel carillonnaient au-dessus des champs et des aires à battre, appelant les fidèles à la messe. Mais sur les routes, les chrétiens étaient bien peu nombreux. Un seul homme marchait sur la grand-route en direction de Landremel : Grégoire Kogan, le grand valet de Pennavern.









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