LA BRETAGNE

La littérature bretonne au 20ème siècle

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par F. Favereau (Professeur de langue et littérature bretonnes, Rennes 2)

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L'on peut diviser le 20ème siècle pour ce qui est de notre contexte littéraire en deux grandes parties, soit avant et après la seconde guerre mondiale. La première moitié du 20ème siècle a ainsi été, elle aussi, bien fournie en littérateurs de langue bretonne, plusieurs dizaines assurément, tant avant la « grande guerre », qui voit une véritable « renaissance » littéraire, que durant l'entre-deux-guerres.

Une certaine effervescence avait marqué le tournant du siècle en Bretagne, déjà célébrée auparavant comme terre de peintres et d'écrivains-voyageurs. On peut rattacher à cette vogue le régionalisme littéraire d'Anatole Le Braz et de Charles Le Goffic. et le « Parnasse breton », qui inspire d'assez nombreux poètes mineurs, comme le mouvement bardique quasi-officiel, dont l'archi-druide Taldir-Jaffrennou, lequel écrivait aussi bien en breton qu'en français, mais également en gallois. L'ardeur de ces écrivains doit beaucoup aux réactions de rejet engendrées par la IIIième République, intrusion brutale de l'État français « moderne » en Basse-Bretagne.

Du foisonnement du début du 20ème siècle (de 1900 à 1914-1918), cette « renaissance miraculeuse » selon Jaffrennou, après deux décennies de stagnation, parmi des dizaines d'écrivains pour ainsi dire patentés, auteurs de livres nombreux et divers, ressortent quelques figures : Le Braz, inspirateur d'un retour scientifique au légendaire celte, et dans une moindre mesure le dramaturge Tanguy Malemanche. On pourrait y ajouter plusieurs noms par genre. Parmi ces écrivains se dresse la figure du poète-soldat Calloc'h, né à Groix, «trois lieues au large» : refusé au séminaire puis réformé, «catholique et Breton toujours», il s'engage et meurt au front en 1917, laissant un recueil poétique très intense - Ar en deùlin (A genoux, lais bretons) - symbole d'un renouveau mort-né.

L'entre-deux-guerres voit la poursuite de plusieurs de ces oeuvres, parfois éditées à titre posthume. Notons, cependant que « les plus connus et les plus estimés (F. Jaffrennou, Y. Le Moal) ne sont pas ceux que la génération suivante prendra comme 'classiques'. Puis, après 1925, rupture intellectuelle et modernisme volontariste marquent l'entre-deux d'une trop longue « guerre civile européenne ». Ces années sont bel et bien celles de "l'école de GWALARN» créée en 1925 par Roparz Hemon et Olivier Mordrel .

Revue littéraire «de renaissance nationale", elle est le pendant de BREIZ ATAO [Bretagne Toujours], petite minorité agissante, mais complètement à contre-courant d'une identité négative à la Bécassine, alors que la population bretonne s'intègre difficilement, par assimilation pure et simple, comme le veut alors l'idéologie en vigueur, dans l'ensemble français sacralisé par la nouvelle République. C'est là le sentiment intime de la majorité des Bretons, surtout des bretonnants munis de leur seule langue, isolés dans le cadre national alors tout-puissant, que relaye l'école en français, à l'ombre de l'« Empire français », que servent en nombre fonctionnaires, marins ou missionnaires (parfois écrivains bretonnants d'ailleurs).

L'irruption de GWALARN marque donc la période, surtout les années trente et le début des années quarante, où apparaissent deux jeunes générations de « gwalarnistes », forte chacune d'une demi-douzaine d'écrivains, même si leurs choix élitistes les ont cantonnés dans une certaine tour d'ivoire.

Si l'autonomisme breton, résultante et décalque quasi-mécanique du jacobinisme français, versa finalement dans l'extrémisme, les 165 numéros de GWALARN ont toutefois créé une nouvelle donne littéraire, grâce à de multiples traductions et créations. Témoin de cette distance avec le public bretonnant traditionnel, règne alors à côté de la poésie et de la nouvelle, une certaine «peur du roman», genre d'ailleurs condamné par l'Église jusque dans les années quarante, lorsque paraît le chef d'oeuvre de Drézen en breton, Itron-Varia Garmez (Notre-Dame bigoudène).

Ainsi est né dans l'enthousiasme, mais aussi la douleur après-coup quelquefois, un art «néo-breton»: poésie ressourcée (la grande réussite de Roparz Hemon), nouvelles ciselées de Jakez Riou (mort tuberculeux en 1937), et les fresques romanesques de Youenn Drézen.

La rupture de 1945 n'est, en fait, qu'apparente dans cette continuité, la langue littéraire étant d'ailleurs fixée et la plupart des anciens auteurs de GWALARN poursuivant après guerre leur oeuvre littéraire, parfois de très longue haleine, oeuvres désormais volontiers romanesques. Peu sont alors connus ou reconnus du public, sinon peut-être le poète Maodez Glanndour en son Trégor pour une poésie exigeante du spirituel, souvent d'inspiration théologique, après un passage à Rome.

La revue AL LIAMM, dès 1945, a pris le relais de feue GWALARN. Cependant, rien ne sera plus comme avant : le ton n'en sera plus aussi joyeux et naïvement conquérant, ni l'esthétisme un but en soi, comme au cours des années trente chez Le Drézen ou Riou, par exemple. Si le fond nationalitaire reste le même, les styles, eux, évoluent assez nettement. On retiendra ici deux auteurs originaux et importants parmi quelques dizaines de plumes : Yeun ar Gow et Jarl Priel.

La poésie, un genre toujours bien présent, qu'on pourrait appeler « néo-moderniste» se fait plus franchement intimiste, qu'elle soit ici d'inspiration catholique chez le recteur-poète Le Floc'h-Glanndour ou plutôt individualiste et laïcisée dans un monde urbain chez Ronan Huon, comme chez Youenn Olier, ou dans les nombreux poèmes très personnels de Per Diolier (St-Thégonnec).

Mais, plus que la poésie, si bien représentée soit-elle, c'est la short story qui devient le genre de prédilection lors d'une certaine traversée du désert littéraire. Le style anglo-saxon, voire « anglo-celtique » d'Irlande (où s'est exilé Roparz Hemon, de son propre chef, en 1947), n'est-il pas en l'occurrence la seule alternative notable au modèle littéraire français inculqué à l'école, où s'impose depuis des lustres le roman, véritable produit littéraire à valeur marchande ?

Beaucoup de ces nouveaux auteurs - Denez, Huon, ou Abasq - sont d'ailleurs des « anglicistes » de formation qui apprécient surtout Joyce ou Hemingway. On publiera ainsi, à partir des années cinquante, des dizaines, puis des centaines de nouvelles de genres assez variés, certaines ayant été reprises depuis dans divers recueils. Le ton en est souvent pessimiste, voire plutôt « noir », avec parfois certaines touches humoristiques.

Seuls les prosateurs et les poètes catholiques semblent garder un certain optimisme, celui d'un certain au-delà tout au moins, s'agissant là d'une « littérature dépressive » au total, nourrie de l'impuissance d'intellectuels alors isolés et surtout se sentant mal aimés, face à la dissolution de la « bretonnité » au quotidien (moeurs, paysages, religiosité, net recul dramatique du breton, davantage ressenti après guerre), puisque tel est le diagnostic qui a été porté depuis lors sur ces années cinquante et soixante.

Cependant, un nouveau régionalisme littéraire paraît, sous l'égide de la Résistance et de ses compagnons de route, dont le plus célèbre représentant devint vite Pierre-Jakez Hélias. Pierre Hélias (devenu bientôt Pierre-Jakez) n'est, en effet, qu'un des mémorialistes de ce temps qu'on appelle aussi souvent celui du « changement de monde », mais son best-seller a parfois fait oublier d'autres oeuvres restées dans l'ombre, car non- traduites.

Chef de file de ces lettres testamentaires, un temps marginal dans le microcosme breton du fait d'un non-alignement radical notoire qui lui a réussi, Hélias s'affirme comme l'écrivain breton bretonnant aux yeux du grand public : d'abord par son théâtre bilingue, toujours joué (cf. Ar mevel bras), prolongeant une oeuvre radiophonique entamée dès 1946, puis par ses chroniques, esquisses de son célèbre Marh al Lorh (Le Cheval d'Orgueil).

Les années post-68 marquent une autre césure dans le continuum quasi ininterrompu de ce troisième Emsav (évoluant depuis 1945), car elles libèrent la parole d'une génération passée de la honte à la révolte, où poètes et chanteurs, dont les écrivains qui leur sont liés développent de nouveaux thèmes, dont l'écologie, pour un public bientôt élargi, grâce à la chanson, mais surtout grâce à l'apport de la jeunesse.

C'est alors, au cours des années 70, que tonne ce qu'on nomme la «colère bretonne» : rage longtemps contenue d'une génération nourrie de révoltes paysannes et de luttes sociales, sur fond de décolonisation et d'après-mai 68. Le « barde » Glenmor en fut le précurseur, même s'il n'a écrit que symboliquement en breton (qu'il parlait pourtant très bien), avant que Servat et Stivell ne chantent parfois en breton des textes d'Añjela Duval, de Yann-Ber Piriou ou de Paol Keineg.

Deux poètes seront alors médiatisés, comme le fut alors aussi Xavier Grall en langue française : Añjela Duval, «dernière des paysannes» d'un Trégor en mal de modernisme, poétesse traditionnelle par son inspiration, quoiqu'en révolte devant la disparition de son bocage familier et l'étouffement de sa langue maternelle ; Youenn Gwernig, chanteur-poète trilingue (breton, français, anglais américain), de retour d'un long exil à New-York.

Les deux dernières décennies, celles de l'après 1981 en gros, apportent de nouveaux développements fort intéressants. Le genre littéraire de prédilection semble devenir l'improbable roman dans ses diverses formes, ainsi que plus généralement une prose romanesque ressourcée aux principes d'une écriture naturelle, parfois même interdialectale, plutôt que purement «littéraire» comme on le voulait jadis pour la fiction «moderne».

Le roman se fait dès lors soit historique. Mikael Madeg a signé, entre autres, des romans historiques. Fañch Péru est auteur d'une demie-douzaine de receuils de nouvelles. Certains poursuivent une oeuvre plutôt classique. C'est le cas de Per Denez. Signalons également les oeuvres « "néoclassiques » de Kristian Brisson, P. Le Meur, et Annaig Renault.

Autre exemple révélateur d'une certaine globalisation, voire de la « mondialisation » culturelle à l'oeuvre dans les esprits, le haiku devient à la mode : plusieurs poètes s'y essaient ; on repère ainsi une bonne dizaine d'auteurs de haiku en breton, ainsi que des concours.

Les années 90 ont par ailleurs été nettement marquées, comme en Corse avec la célèbre polyphonie a cappella, par le renouveau du chant traditionnel, la gwerz et plus généralement par le style du chant à danser dans le cadre populaire de l'immanquable fest-noz en pleine renaissance urbaine et adolescente ; alors que c'était jadis souvent du « trad », notamment lors de la « vague celtique » des années 70, où certains de ces chanteurs devenus parfois célèbres auraient pu s'affirmer davantage comme créateurs, les années 90 ont connu un renouveau certain du genre poétique chanté.

Ce regain de création est également le fait du théâtre bretonnant, avec des troupes comme celle de Rémi Derrien, suivies par d'autres troupes çà et là, et surtout la figure de Goulc'han Kervella et Strollad Ar Vro Bagan. Après plus de vingt ans de créations très diverses, alternant les nouveautés, pièces écrites par G. Kervella, P.M. Mevel et Naig Rozmor, avec les « classiques » bretonnants du 20ème, ceux-ci ont pu par exemple jouer leur spectacle Ar Basion Vras (La Passion Celtique), spectacle bilingue il est vrai, devant plus de 30 000 spectateurs (1993).











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