Yann Gerven

Rencontre nocturne
Yg1111
Traduction de Christian Le Bras. Rendez-vous au site de Yann Gerven. Commandez des livres bretons à Coop Breizh et chez Ar Bed Keltiek.

Une couche de rouge à lèvres, une touche de noir aux paupières, un nuage de parfum, et en route pour l'Hôtel des Impôts. Là, tiens, une place pour me garer, encore deux cents mètres à faire à pied. Il fait froid. Rien d'étonnant, on est fin février, début mars. Surtout à une heure pareille. Avant minuit doivent être déposées les déclarations des citoyens « soumis à l'impôt sur le revenu ». Et il est minuit moins le quart.

En cette nuit pareille à nulle autre, dans le périmètre de l'Hôtel des Impôts, on se croirait dans les rues des quartiers chauds d'une grande ville. De l'obscurité débouchent des ombres, formes humaines tenant chacune à la main son enveloppe format A4, pour se fondre à nouveau dans la pénombre, une angoisse diffuse au coeur, car tous ont omis de déclarer quelque chose au Collecteur des impôts, et qui sait, si la boîte aux lettres se refermait à minuit tapantes ! Trip-trap-trip-trap. Clic-clac-clic-clac.

Comme tous ces gens dans les parages, je suis limite vis-à-vis de la loi. Comme je suis partie, je ne vais poster ma lettre, qui comportera quelques « oublis », que quelques secondes avant minuit. Ouais, aux marges de la loi, comme les déjetés, les ivrognes, les vauriens et les putes qui gravitent autour du port. La loi est une ligne floue, faite pour être franchie, sans même s'en apercevoir, par une honnête femme (comme moi).

Et quand je vois tous ces gens s'approcher furtivement de la boîte aux lettres, comme des ombres rasant les murs, en route vers une maison de mauvaise réputation, je me dis qu'eux et moi sommes de la même espèce. Un homme me dépasse. Il a frôlé mon manteau et laissé échapper quelque chose comme « s'cuzez moâ ». Les battements de mon coeur s'accélèrent. Mais déjà, il passe devant moi et s'en va, dans la vapeur blanche de son haleine.

J'aperçois maintenant la boîte aux lettres devant l'immeuble. Sous le lampadaire, elle luit comme la lanterne d'une maison de passe. Devant moi marche un autre homme, de bonne taille, la quarantaine, vêtu d'un manteau gris. Et son visage ! J'en ai le souffle coupé. Mon pauvre coeur, tu cognes plus fort qu'un marteau sur une enclume ! Il a glissé son enveloppe dans la boîte et maintient pour moi le couvercle de cuivre ouvert. Il a le sourire aux lèvres et ses yeux sont plantés dans les miens.

Pour un type de cette espèce, une honnête femme (comme moi) pourrait bien vite se transformer en une fille lubrique. J'essaie de glisser mon enveloppe dans la fente, mais mes mains gantées sont engourdies, et ce sont les doigts de l'homme qui poussent le paquet vers le fond de la boîte. Quand sa manche effleure la mienne et que sa main gauche vient frotter contre mon gant, je sens dans mes tempes le battement de mon pouls. Il suffirait qu'il me dise un mot doux, n'importe quoi, pour que la pauvre Liza sombre corps et biens. Il me sort la main de la boîte, laisse le couvercle de cuivre se refermer. Je lui rends son sourire et je lui tourne le dos.

- Vous emportez le chat !
Je reste abasourdie. Belle voix, profonde, troublante. Le sang me monte immédiatement à la tête, mes oreilles sont en feu.
- Vous faites ça souvent, emporter le chat ?
Je me retourne vers le type.
- Quel chat ?
Il se met à rire :
- Vous alliez partir sans me dire un mot. C'est ça, emporter le chat.
J'aurais dû l'envoyer paître, lui et son chat, mais hélas, voilà qu'à nouveau je glisse inexorablement. Le pouvoir envoûteur de l'Hôtel des Impôts, 'My blessings on that happy place', comme disait Robert Burns, et la magie du formulaire 2044 A produisent leur effet. Eh bien, il sera dit que mon destin était écrit depuis le début : je ne finirai pas la nuit seule dans mon lit.

Du bruit dans la cuisine. Je me réveille pour de bon et j'allume la lumière : six heures et demie. J'embrasse sur le nez Didier, allongé à mes côtés, je me lève prestement et sors de la chambre. Tête revêche et paquet pur arabica à la main, ma fille Katell fait du café frais.

- Tu t'es levée bien tôt, lui dis-je en posant les tasses et le pain grillé sur la table. Dans le frigo, je déniche une bouteille de lait non entamée. Katell verse des flocons d'avoine ou de maïs dans un bol pour en faire une espèce de pâtée et débouche une petite bouteille de jus d'abricot.
- Tu as assez de vêtements propres et repassés, je lui demande pour essayer d'engager la conversation, et je sens bien qu'aujourd'hui ça va pas être facile.
- Hm, hm.

La machine à café siffle et crachote. De toute évidence, ma fille s'est levée du mauvais pied. Mauvaise notes à l'école, fâchée avec une copine quelconque, plaquée par un boy-friend, comment y s'appelle déjà, Jeremy ?
Didier apparaît maintenant. Du premier coup d'oeil, il se rend compte que quelque chose cloche.
- C'était minuit, non, le dernier délai pour déposer vos papiers aux impôts ? demande soudain Katell
- Oui, je réponds, Didier se contentant d'un hochement de tête.
- Donc, tu as rencontré Didier sur ta route, et toi, Didier, tu es tombé sur Liza, pas vrai ?
Elle nous regarde tour à tour, et alors pleuvent les reproches :
- Et comme d'habitude, vous avez rejoué la scène de votre première rencontre. Vous savez, je commence à comprendre votre truc, votre première rencontre voici vingt ans en allant déposer votre première déclaration d'impôts. Et comme chaque année, vous rentrez après une heure du matin, et alors c'est parti, la rumba jusqu'à quatre heures. Toi, Liza, tu fais plus de bruit que la chatte du voisin quand viennent ses chaleurs fin janvier.

Ce coup-ci, je reste sans voix, tout comme Didier, qui a posé sa main sur ma cuisse. Effectivement, c'était le vingtième anniversaire de notre rencontre. Katell s'est un peu calmée depuis son accès de colère. Avec un sourire, elle ajoute :
- Comme je pouvais pas dormir avec tout le raffut que vous faisiez, j'ai pu finir mon devoir de philo. Pour une fois, je le rendrai pas en retard.
Elle me tend la perche pour changer de sujet, à moi de la saisir :
- Tant mieux. C'était quoi comme sujet ?
- En gros, le problème de l'immortalité de l'âme, avec deux textes de Platon à l'appui.

Eh ben, pour une perche, c'était une perche cassée. Que répondre à ça ? Pour Didier comme pour moi, converser sur l'immortalité de l'âme, c'est un peu comme parler de la couleur des queues de licornes ou de la température du feu craché par les dragons, et Katell ne le sait que trop bien.
Didier verse du café dans les trois tasses. Sourire aux lèvres, Katell, lève le nez de son bol :
- Si vous avez tant besoin de rencontrer quelqu'un ce soir-là, pourquoi vous ne partez pas chacun de votre côté, l'un à dix heures, l'autre à onze, comme ça vous pourrez vous offrir chacun sans trop de mal une petite aventure ? Vous êtes plutôt bien conservés pour votre âge, pas trop de ventre ni de mauvaise graisse. Et comme ça je pourrais dormir sur mes deux oreilles cette nuit-là ! Un léger sourire sur les lèvres de Didier.

- Mais moi, l'aventure, ça fait vingt ans que ça dure, et je suis heureuse avec lui, que je lui réponds !
- Et on sait jamais sur qui ni sur quoi on va tomber par une nuit pareille. Pense à ta cousine Amélie, une belle fille, pas mal du tout pour ses vingt-cinq ans, pas le moindre gramme en trop, avec en plus une maîtrise de lettres modernes, et avec ça capable de soûler n'importe quel mec qu'elle trouve sur sa route avec des fariboles sur Flaubert ou Stendhal. Je me souviens d'une fois, l'an dernier...
- Mon pauvre Didier, je l'interromps. Et moi, tiens, si jamais je me retrouve en compagnie de ton prof de philo, un mec sympa et mignon comme tout, je ne supporterais pas qu'il me bassine avec des trucs comme l'immortalité de l'âme. Des balivernes comme ça, j'en ai assez entendu au catéchisme, dans le temps.

Vexée, Katell se lève de table, verse un peu d'eau tiède dans son café, avale sa tasse de pisse d'âne et s'en va. On l'entend qui regagne sa chambre.
- On n'aurait pas dû parler d'Amélie ni de son prof de philo. Maintenant elle va être fâchée pour de bon, dit Didier. On reprendra la conversation ce soir, tranquillement, quand elle sera calmée. Avec un peu de chance, elle comprendra qu'il est plus facile à un prof de philo ou à un curé de discourir sur l'immortalité de l'âme que de rendre une femme heureuse après des années passées à ses côtés.

Lentement, il verse du lait dans son café :
- Je pensais à un truc... Qu'est-ce qu'on sait sur les femmes des philosophes ?
- Oh la la ! Question superbanco, au moins ! Ting ! Ting ! Ting !
- Ben.. la Xanthippe de Socrate, c'était une sacrée emmerdeuse, et la Francine de Descartes, elle louchait. Mais là, on ne dispose que de témoignages d'hommes...
On entend Katell qui déverrouille la porte d'entrée.
- Tu pars déjà ? Il n'est pas encore sept heures !
Tout sourire, elle se dirige vers nous :
- Comme ça vous pourrez remettre le couvert sans craindre des reproches de ma part !
Et elle s'en va en endossant son sac.
- Remettre le couvert... suggéré si gentiment par notre fille unique, difficile de refuser...
C'est pas tous les jours qu'on fête un vingtième anniversaire !










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