Yann Gerven

Yann Gerven : vivre et écrire en Breton
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Propos recueillis et mis en forme par Christian Le Bras.

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Rencontre avec Yann Gerven un matin de février à Bulat-Pestivien. Terres acides de Haute-Cornouaille, derniers bastions rouges. Grande et belle longère de granit, acquise voici une trentaine d'années et patiemment rénovée. « On était à la recherche d'un endroit convivial qui offre à la fois un milieu bretonnant dans lequel élever nos enfants et de la terre bon marché, car ma femme voulait commencer une exploitation en bio. Ici, on a trouvé tout cela. Assez vite, j'ai obtenu un poste de prof de maths à Guingamp ».

Subsistance assurée, Yann va pouvoir faire ses premières armes en écriture. En langue bretonne, bien entendu : « Je n'ai jamais écrit une ligne en français », avant d'ajouter : « Je n'ai jamais touché le moindre centime pour mes écrits en breton».

Une langue bretonne apprise au berceau dans les environs de Brest : « Dans ma jeunesse, la langue était présente partout ». Deux grands-mères passeuses de langue et de mémoire. Yann se souvient : « A l'église, on entendait un autre breton, un brezhoneg beleg, « breton de curé » dont ma grand-mère moquait les imperfections ».

Ce brezhoneg beleg a selon lui fâcheusement influencé la littérature en breton, imposé artificiellement des structures latines et françaises au lieu de puiser à la force du parler et du vécu populaire. « Quand je lis un écrivain finlandais comme Passilinna, je me dis que nous aurions pu avoir en Bretagne une telle littérature, proche de la vie des gens du peuple, humoristique et volontiers gauloise. Le style funèbre et fataliste de bon nombre d'écrits bretonnants n'est pas l'expression de la psyché bretonne. Dans les campagnes, je me souviens, les gens n'arrêtaient pas de rigoler ».

Elitistes, le mouvement littéraire Gwalarn et son leader Roparz Hemon ont causé, selon Yann, une dérive regrettable et durable, agrandi le fossé entre littérature et expression populaire. « Même Jakez Riou » (dont il découvre avec enthousiasme la verve de An Ti Satanazet puis de son théâtre), « a été influencé par cette forme de breton dans ces nouvelles », affirme Yann.

Fort de ces principes, c'est naturellement vers la nouvelle que Yann va se tourner. Très vite va se développer une « marque de fabrique » Yann Gerven, contributeur régulier à la revue Al Liamm. Un style concis, une maîtrise de la langue lui permettant de jouer avec les mots et les dialectes, mêlant allègrement modernité et ruralité, adolescence et troisième âge, érudition décalée et understatement de l'humour breton. Foin du purisme terminologique : « J'essaie d'être proche des préoccupations et de la langue du peuple. Ce qui importe, c'est la structure de la langue, sa stylistique propre. Penser en breton ».

La nouvelle (une bonne cinquantaine à son actif, ainsi que quatre romans, dont un pour adolescents), genre breton par excellence ? « Il n'y a pas de marché pour la littérature en langue bretonne, pas de temps pour la fiction longue, et peut-être cette forme littéraire convient-elle à l'esprit synthétique des bretons ».

Cette préoccupation pour l'authenticité et la richesse de la langue populaire (Yann Gerven publie régulièrement des « notes de langue » à destination des bretonnants) va de pair avec rigueur scientifique et ouverture internationale. « Je ne suis pas un littéraire, mais un scientifique, membre d'une collectivité pour laquelle prime l'accès à l'information : un livre de maths en breton doit être accessible à un lecteur allemand ! La langue bretonne, si elle veut perdurer, doit se penser comme composante d'une communauté internationale ».

Un conseil aux jeunes écrivains ? « Ecouter les gens. Si les bretonnants de naissance ne sont plus aussi nombreux qu'avant, ils existent, il suffit de chercher. Eux connaissent le bon breton. »

Comment vit-il l'absence de professionnalisation des écrivains bretonnants ? « Cet état de fait est bien sûr regrettable. Le vivier d'écrivains réguliers est mince, nous sommes à peine une dizaine. Pas assez pour entraîner un renouveau ». Des regrets de n'avoir pu mener une « véritable » carrière d'écrivain ? « Absolument pas. J'estime avoir fait ma part de travail pour la langue bretonne. Pour nous, élever nos quatre enfants en breton était plus important que la littérature, et ça, on l'a réussi. Et puis, il y a autre chose dans la vie, surtout quand on vit à la campagne».

Rendez-vous au site de Yann Gerven.








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