ECRIRE EN GAELIQUE D'ECOSSE

Fonds protestant et réalisme magique du catholicisme
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Transcript présente quatre auteurs d'Ecosse. Cliquez sur leurs noms en haut à gauche.

'Ceux qui, dans le sillage de [Sorley] MacLean, qu'ils soient prosateurs ou poètes, avaient contribué à l'élaboration d'une littérature gaélique moderne, avaient une chose en commun : tous étaient d'origine protestante'.

Par Aonghas MacNeacail (The Herald Newspaper 01.11.2003)

En 1943 est paru un livre qui a complètement transformé l'image de la littérature gaélique écossaise. Avec Dain do Eimhir, Sorley MacLean donnait ses lettres de noblesse à une langue gaélique poétique qui, sans compromettre en rien son enracinement dans une tradition séculaire, faisait écho aux grandes littératures mondiales.

Les successeurs de MacLean ayant participé à l'élaboration des canons de la littérature gaélique moderne, qu'ils soient écrivains en prose ou poètes, avaient en commun une particularité : de Derick Thomson à Iain Crichton Smith en passant par des vagues successives d'auteurs, la plupart poètes mais certains prosateurs remarquables, comme John Murray et Norman Campbell, tous étaient des protestants, et pratiquement tous, à quelques exceptions près, avaient rejeté la religion protestante. L'idée finit par s'imposer que, si ces littérateurs héritiers du protestantisme étaient à même de traiter des réalités du monde moderne, c'est dans les îles catholiques qu'il fallait se rendre si l'on désirait appréhender la vraie tradition gaélique, dans sa pureté et sa vigueur originelles.

Une soixantaine d'années plus tard viennent de paraître les deux premiers volumes d'une série de fiction, sous les auspices d'un projet financé par le Conseil des lettres gaéliques. Le foisonnant recueil de nouvelles de Martin MacIntyre, Ath-Aithne, est tout d'abord sorti à l'occasion du Festival international du livre d'Edimbourg. Deux mois plus tard était publié un roman d'Angus Peter Campbell, An Oidhche Mus Do Sheol Sinn (La nuit avant de lever l'ancre). Ces deux auteurs, qui viennent ainsi jeter les bases de la fiction gaélique du vingt-et-unième siècle, ont grandi dans la religion catholique.

Dans une certaine mesure, ils répondent au stéréotype de l'ilien catholique, en ce sens qu'ils démontrent tous deux un sens profond de la tradition gaélique. Peut-être, direz-vous, mais c'était également le cas de Sorley Maclean. Ce qu'ils paraissent avoir hérité de leur patrimoine, comme l'on fait des écrivains d'autres pays catholiques, en Amérique latine par exemple, c'est cette capacité à introduire des éléments de réalisme magique d'une manière détachée, presque sans y toucher. De tels auteurs, issus d'une tradition catholique plus arrangeante, sont à même de ressusciter l'énergie créatrice de toutes ces choses enfouies et refoulées par l'austère théologie protestante. Notons au passage que Gabriel Garcia Marquez est l'un des écrivains favoris de Angus Peter Campbell.

L'action du roman de Campbell embrasse tout le vingtième siècle et conte la saga d'une famille et de la petite communauté à laquelle elle appartient, dont certains membres ont des souvenirs (encore que sujets à caution) qui remontent aux guerres napoléoniennes. Campbell se concentre sur trois des enfants de la famille : Eoin, qui se destine à la prêtrise, Alasdair, qui s'établit à Brighton après s'être illustré dans la Grande guerre, et Mairi, qui finit ses jours en Espagne où elle a combattu dans la guerre civile. A travers leurs destinées, le récit nous dévoile les changements qui affectent cette communauté au fil du temps tout en évoquant les événements du monde, sur le plan local comme sur le plan national.

Apparemment, l'amour, la religion, l'alcool et l'appartenance à une classe sociale sont les ingrédients essentiels à la trame de tout récit tentant de rendre compte de la réalité gaélique. Si chacun des personnages du roman est étroitement imbriqué dans ce dense et complexe trame, tous y ajoutent leur touche personnelle. Personne ne sortira indemne des épreuves de la vie, et chacun sera confronté à la tentation, à la corruption bénigne, aux épreuves du corps et de l'esprit.

Chacun s'aperçoit que le chemin vers la rédemption peut prendre des voies diverses. L'aura de puissance que dégage le Père Archie va amener Eoin à embrasser la carrière ecclésiastique. A son retour, il va exercer dans sa paroisse d'origine et va être contraint à l'exil par l'amour salvateur de Seasag, la fille de Eardsaidh Mhurchaidh. Alasdair abandonne sa femme Bunty, l'armée et tous les plaisirs de Brighton dont il ne peut plus jouir et retombe amoureux à Glasgow lors d'un bal traditionnel des Highlands. Mairi, devenue vieille, continue à jouer le rôle de médiateur entre les nationalistes et les républicains, tout en organisant des soirées musicales où les harmonies latines savent parfois céder le pas à la musique des Gaels.

La dimension épique que donne l'auteur au récit par son attention au détail historique doit beaucoup à la dévotion qu'il porte à Tolstoi, même s'il est lui-même profondément ancré dans une culture qui vénère la tradition du conte, avec des récits oraux qui se prolongeaient parfois sur huit soirées consécutives. Si le style narratif de Campbell, par sa complexité psychologique et sa verve populaire, doit beaucoup à l'influence tosltoïenne, il est également redevable à sa propre tradition par son mode stylistique, ses rimes verbales qui réapparaissent tout au long du livre et que quiconque versé dans le folklore gaélique reconnaîtra.

Dans les premiers chapitres, la richesse de la langue, l'acuité de l'observation et la puissance de l'imagination entraînent le lecteur au début d'un vingtième siècle qui, s'il paraît moins encombré de références que le nôtre, n'en est pas moins tout aussi complexe. Deux grandes guerres et quelques conflits de second ordre plus tard, la langue se fait moins densément expressive, la trame émotionnelle moins complexe. Si la fin du vingtième et le début du vingt-et-unième siècle aspirent davantage à dire les choses, notre époque ne semble pas davantage disposée à fournir des solutions. Comme par le passé, ceux ancrés dans des convictions affirmées sont néanmoins souvent amenés à agir à l'opposé de ces convictions, et leurs actions viennent remettre en question les conventions sur lesquelles ils ont bâti leur identité.

Le ravissement que manifeste Angus Peter Campbell pour le détail, les personnages et la langue, ainsi que la maîtrise de construction du récit dont il témoigne, devraient inciter chaque locuteur de gaélique à lire ce livre - si ce n'est déjà fait.


(A propos de Angus Peter Campbell.)










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