LES HEBRIDES ET LE FANTASTIQUE

Une critique de Tocasaid 'Ain Tuirc
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Tocasaid 'Ain Tuirc, Duncan Gillies
CLAR (May 2004)
ISBN 1 900901 11 0
Nouvelles

Recension de Aonghas MacNeacail (03.2004)

Comme je le faisais remarquer à ma femme après avoir lu deux ou trois de ces nouvelles, c'est intéressant ce truc, carrément bizarre même, mais j'ai vraiment du goût à lire ça. C'est comme des histoires directement issues de la tradition mais refaçonnées par Samuel Beckett.

Continuant ma lecture, cette impression ne fit que se confirmer, accompagnée d'une foule d'autres observations, de réminiscences diverses. Non pas que chaque page abonde de clins d'oeil, non, l'auteur maîtrise bien trop son art pour cela, mais ce livre est de toute évidence le fruit d'une imagination débordante, d'un auteur familier des littératures étrangères. Et qui fait, bien entendu, vu l'influence prégnante de la Bible sur son île natale, abondamment recours aux rythmes narratifs de l'Ancien testament.

Toutefois, je pense que d'autres courants bien plus anciens et bien plus ancrés dans l'histoire de Lewis que la religion à laquelle on l'associe traversent ces récits de Duncan Gillies. De plus, même si la saveur particulière de chaque histoire est immanquablement gaélique, d'autres images, d'autres rythmes imposés aux mots trahissent des influences étrangères à la tradition celtique. Si je ne me trompe, il y a dans ce recueil la respiration et la pulsation des anciennes voix Viking qui se fait intelligemment entendre. Pour qui connaît l'histoire des Hébrides, rien d'étonnant à cela !

La poésie est omniprésente dans ce livre. L'un des personnages, par exemple, passe la plus grande partie de sa vie à traduire un poème de John Donne en gaélique (faisant en chemin la connaissance d'une foule de styles poétiques différents). De même, la région de Ness telle qu'il nous la présente regorge de poètes, même si leur oeuvre paraît devoir davantage à l'oeuvre merveilleuse du poète le plus célèbre de Dundee (celui né à Cowgate dans la vieille ville d'Edimbourg). Même si les poètes de Gillies sont plus susceptible de chanter les vertus de la pomme de terre et de l'Aspro que celles de la reine Victoria ou du pont sur la Tay, on peut observer dans leur démarche et leur langage le même sérieux imperturbable.

Voilà le type de livre qui vous ensorcelle, qui vous contraint à poursuivre votre lecture. Et puis, tout à coup, vous vous retrouvez à rire aux éclats, à vous demander, mais où va-t-il chercher tout ça, comment en est-il arrivé là ? Mais continuez donc la lecture, observez bien, et vous découvrirez çà et là de petites choses, des indices signalant la présence cachée, au coin de la rue, derrière la fenêtre, sous la pierre, le talus ou le mot, d'un sourire en coin ou d'un pouffement de rire.

Même si ce livre comporte des passages carrément fantasmagoriques, il ne s'agit pas d'un ouvrage de pure fiction. L'auteur laisse son regard acéré et son imagination se concentrer sur des événements, des conditions et des causes pour ensuite les fondre dans la représentation authentique d'une communauté. Il effleure par exemple le sujet des navires Metagama et Marloch pour en faire des symboles de l'émigration et de la navigation, et, dans son évocation de la Marine, de la guerre. De même avec le travail saisonnier et les filles des îles qui s'en vont chercher du travail sur la terre ferme. Dans toutes les histoires se retrouvent les loisirs et les activités de la vie quotidienne qui font la vie de ces communautés, et s'il ne se préoccupe pas de les situer dans un cadre temporel, les détails du récit suffiront à les identifier.

Les éléments les plus attachants du récit sont sans doute les activités et personnalités des personnages. Certains appartiennent au monde résolument matériel des vivants, d'autres à celui des elfes, tandis que certains transitent entre ces deux mondes. Leurs noms même reflètent une réalité tangible : Am Bromaire Mor, A Chliutag, Am Plugan, An Sgeilbheag, An Sleapain, dont aucun ne figure dans le dictionnaire de Dwelly. Parmi ces noms, celui qui donne son titre au recueil : An Tocasaid (Tête de cochon ?), « qui a écrit son premier livre, La vie sociale de l'étourneau, alors qu'il avait dans les douze ans », livre « étudié à l'école secondaire, et qui ma foi s'est fort bien vendu en Angleterre ».

Parfois, le personnage dénommé An Sgeilbheag devient la figure principale d'un récit, parfois il est le sujet d'un conte traditionnel narré par un autre personnage. An Sgeilbheag est un personnage quelque peu irréel, dont les magiques bottes marron viennent apporter des commentaires, et parfois, quand cela s'impose, des avertissements. Ces bottes ont des pouvoirs mais ne sont pas infaillibles. Même si elles ne sauraient protéger An Sgeilbheag contre toutes les imprévisibles catastrophes qui le menacent, elles parviennent à lui éviter le pire.

Même si aucun être surnaturel ni aucun démon n'apparaît dans le livre, il serait difficile de nier les influences étrangères chez les personnages qui peuplent ces histoires. En effet, les contes de notre enfance nous ont tous habitués aux équivalents européens des personnages de Duncan Gillies. En dehors de toutes les qualités dont il fait preuve dans ce livre, Gillies nous rappelle que ces contes ont leur place dans notre vie d'adulte et qu'ils sont indéniablement le ferment de notre imagination. Mis à part ces considérations quelque peu absconses, nous avons là un narrateur de grand talent, à l'écriture coulée, jubilatoire, aboutie.











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