PREMIER GRAND ROMAN DU SIECLE

Littérature et monde gaélique : une création ambitieuse
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An Oidhche Mus Do Sheòl Sinn, Aonghas P. Caimbeul
CLAR (Octobre 2003)
ISBN 1 900901 10 2
Roman

Recension de Torcuil Crichton. Cet article est paru dans l'édition du 16 Novembre 2003 du Sunday Herald Newspaper.

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Voici qu'à présent paraît le livre très attendu de Angus Peter Campbell, An Oidhche Mus Do Sheòl Sinn (La nuit avant de lever l'ancre), titre inspiré d'une chanson traditionnelle. Récit épique par son ampleur et son ambition, le livre de Campbell nous fait traverser tout le vingtième siècle à travers la vision d'un jeune garçon, natif comme l'auteur de l'île de South Uist. Si le concept de saga familiale est fréquent, sinon éculé, dans la littérature de langue anglaise, il en va différemment dans le domaine gaélique, et cette retranscription d'un monde celtique transcendant les guerres, les frontières et les générations nous amène allègrement jusqu'à l'aube du 21ème siècle.

Campbell, las de l'univers anglophone mais ressentant intimement la menace d'une extinction imminente de sa propre langue, a dû surmonter, outre les angoisses liées à la réalisation d'un premier roman, la difficulté supplémentaire de l'écrire en langue gaélique. Et c'est peut-être dans l'affirmation de la langue gaélique par la publication d'un ambitieux roman que réside cette volonté de s'attaquer à pratiquement chaque aspect de la vie au vingtième siècle, de la société rurale paysanne à la diffusion par satellite.

Vers le milieu du livre, passée la première guerre mondiale, la guerre civile espagnole bat son plein et les destins des personnages se déploient au fil des ans. Et l'on se dit que l'auteur a peut-être eu les yeux plus gros que le ventre. Mais si le lecteur peut éprouver quelque peine à suivre les tumultueux développements du récit, les fils de l'intrigue finiront par se renouer vers la fin.

Campbell dit s'être senti dépassé par ses personnages et avoir donné libre cours à leur volonté de réaliser des choses dont il se sentait personnellement incapable. Quoi qu'il en dise, c'est bien sa voix qui donne au livre son contenu et sa force. Ses énumérations bardiques, qui donnent au récit sa cadence, ainsi que sa philosophie de la vie, sont les piliers des thèmes porteurs qui traversent le livre : l'amour, la religion, le pardon.

La religion tient une place prépondérante dans la vie de cet ancien journaliste, qui sut échapper à la perdition par son activité de poète, de père et d'homme de radio et de télévision. Ces deux dernières décennies, il a été l'une des expressions majeures du dialogue du monde gaélique avec lui-même et le monde entier. « Tu essaies de réprimer tes propres opinions et de les caser dans un coin, mais ce n'est pas l'ordinateur qui peut écrire un livre », affirme Campbell. « Il ne fait aucun doute qu'il y a une grande partie de moi-même dans ce livre, mais je ne suis pas tous ces personnages, loin de là ».

Bien peu de gens vont lire ce livre, ce qui ne semble pas le préoccuper, et il n'a nulle intention d'en publier une traduction anglaise. En fait, ce qui importe à ses yeux, c'est bien d'écrire en gaélique. Dans sa langue, il parvient à transmettre une émotion que la langue anglaise ne saurait rendre. Ses influences majeures ont été les porteurs de tradition de son île natale de South Uist, et son style descriptif admirable doit tout à son talent de poète, et non pas à ses années d'écriture journalistique.

En plaisantant, il affirme avoir lu le dictionnaire gaélique de Dwelly deux fois avant d'avoir commencé à écrire, ce qui en soi a quelque chose de rassurant, car la joie éprouvée à la lecture d'une oeuvre de fiction en gaélique s'accompagne souvent de cette menace insidieuse de la perte de la nuance et du détail.

Campbell est bien conscient de ce dilemme. Récemment, il est allé écouter l'Orchestre de chambre de Moscou à Skye, où il réside : point n'est besoin d'entendre chaque note jouée pour se laisser submerger par la beauté de cette musique ! Toujours est-il que la langue du roman se dépouille au fil du siècle, à l'image de la désintégration de notre propre langue.

Il raconte merveilleusement une foule d'histoires tout en caracolant sur les événements de l'Histoire. Parfois se font jour dans le roman des références personnelles qui, si elles peuvent apparaître superfétatoires au déroulement du récit, se rattrapent par l'intense qualité émotionnelle de l'écriture. An Oidhche Mus Do Sheòl Sinn est un livre important, et symboliquement un acte de foi et une affirmation de la création culturelle gaélique, un ouvrage dense et exigeant pour le lecteur, comme devraient l'être toutes bonnes choses.










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